« Tableau d’une exécution », de Howard Barker, Ateliers Berthier à Paris

Tableau d’une exécution © Alain Fonteray

Quand l’art (s’)interroge

Par Sarah del Pino
Les Trois Coups

Sans doute, l’art porte toujours en lui une infinité de questions. Mais il y a des œuvres dont la vocation première est d’interroger, d’interpeller. Inlassablement, frontalement, brutalement. C’est le cas de la pièce « Tableau d’une exécution », de Howard Barker, créée aux Ateliers Berthier, dans une mise en scène soutenue et inventive. Le spectacle m’a marquée, indéniablement, mais j’en suis sortie avec une impression étrange et contradictoire… Un mélange de « trop » et de « pas assez ». Tant la réflexion qui s’y développe m’a parue un peu trop appuyée pour laisser une véritable place à cette chose, toute simple et si compliquée, qu’est l’émotion.

La halle chaleureuse qui héberge les Ateliers Berthier n’est pas complètement dans son état normal : à peine franchie la porte d’entrée, on y voit des gens en tunique blanche se promener et discuter en toute tranquillité. Une fois dans la salle, même atmosphère : des comédiens portant la même tenue sont là, sur le plateau, en pleine lumière. Certains bavardent tout naturellement, d’autres ont une pose particulière : d’une certaine manière, la pièce semble avoir déjà commencé…

Tableau d’une exécution, un titre éloquent dans lequel réalisation rime avec destruction, où chaque terme peut être entendu de mille manières. Le tableau, c’est d’abord celui que le pouvoir, dans la Venise de la Renaissance, a commandé à la femme peintre Galactia. Une gigantesque fresque ayant pour objet une bataille contre les Turcs et qui doit, selon le doge Urgentino et le cardinal Ostensible, rendre les citoyens fiers de leur cité. Mais Galactia, contrairement à son amant, le bien nommé Carpeta, est une artiste passionnée, intransigeante, attachée à promouvoir la vérité : ce qu’elle voit dans cette bataille, c’est un carnage de chair et de sang. Sensuelle et brutale, toute de vie et de désir, Galactia clame que son tableau « sera si bruyant que les gens le contempleront effarés en se bouchant les oreilles ». Une transgression des volontés du pouvoir qui amorce une autre exécution…

L’intensité de l’œuvre, à l’origine écrite pour la radio, repose sur ce qui est dit, avec la même évidence et la même force que celles qui guident le travail de Galactia. Sans fournir de réponse, la pièce questionne : le rôle de l’artiste, son rapport au pouvoir et à sa vérité ; l’œuvre elle-même, son indépendance, sa faculté de subversion, son devenir aussi. Tout, jusqu’aux noms comiques des personnages, est mis au service d’une réflexion qui, bien que passionnante, est trop frontale et insistante pour ne pas finir par lasser au bout de deux heures.

L’ingénieuse mise en scène de Christian Esnay laisse encore une autre exécution apparaître : celle de la pièce elle-même, qui semble se réaliser sous nos yeux. De même que le texte interroge ce qui distingue le vrai du faux, la mise en scène brouille les frontières entre représentation et réalité, au théâtre comme en peinture. Sur la scène d’abord, car ici tout est à découvert, les coulisses, les costumes, les techniciens, la machinerie des décors : au milieu, le plateau est un espace de travail qui, au fur et à mesure que la pièce se déroule, se prend à son propre jeu et fait que la magie du théâtre opère. En peinture également, l’irruption physique de certains personnages hors de la toile de Galactia rend illusoire toute étanchéité entre l’art et la vie.

Si l’originalité de la mise en scène la rend extrêmement intéressante, elle surcharge parfois cette dernière sans raison évidente. L’incarnation, par exemple, de quelques-uns des personnages par plusieurs comédiens, manifeste leurs contradictions ou leur incohérence, et se révèle souvent drôle ou émouvante. Malicieusement, il semble que Galactia se montre moins brutale, plus touchante lorsqu’elle est jouée par un homme (Stefan Delon ou Thierry Vu‑huu) que lorsque c’est une femme (Rose Mary d’Orros ou Nathalie Vidal) qui endosse le rôle. Néanmoins, cette trouvaille gêne parfois la compréhension du texte, et son utilisation systématique peut à la longue paraître fatigante… Tout comme le jeu un peu trop appuyé de certains acteurs.

Mais la mise en scène n’est pas seulement inventive. Elle nous offre également de très jolis instants, essentiellement dans la seconde partie de la pièce. Avec des moyens très simples, mouvements de rideaux et reflets jouant sur l’ombre et la lumière, elle crée des univers différents, joliment colorés par les costumes créés par Rose Mary d’Orros. Costumes qui soulignent l’opposition entre artistes et « institutionnels » : aux uns la sobriété d’une tunique écrue au tissu rêche, aux autres l’apparat d’habits soyeux et chamarrés.

Le spectacle, en somme, vaut le voyage, ne serait-ce que pour sa force et sa singularité. J’ai seulement regretté que l’émotion n’y occupe qu’une place finalement assez marginale… Une simple envie que le cœur parle à la tête, et non l’inverse. 

Sarah del Pino


Tableau d’une exécution, de Howard Barker

Mise en scène : Christian Esnay

Texte français : Jean‑Michel Déprats

Avec : Olivier Bouana, Belaïd Boudellal, Stefan Delon, Gérard Dumesnil, Éric Laguigné, Jacques Merle, Rose Mary d’Orros, Laurent Pigeonnat, Nathalie Vidal, Thierry Vu‑huu

Costumes : Rose Mary d’Orros

Décor : François Mercier

Lumière : Bruno Goubert

Son : Régis Sagot

Photo : © Alain Fonteray

Assistantes stagiaires : Judith Ribardière, Émilie Faucheux

Administration, production : Séverine Péan, assistée de Garance Crouillère

Ateliers Berthier • 8, boulevard Berthier • 75017 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

Du 26 mars au 11 avril 2009, du mardi au samedi à 20 heures, le dimanche à 15 heures

Durée : 2 h 15

26 € | 22 € | 15 € | 13 €