« Tartuffe », de Molière, château de Grignan (Drôme) du 6 juillet au 22 août 2009

Tartuffe © Cosimo Mirco Magliocca

Délici‑ieux « Tartuffe »

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Fêtes nocturnes. Mystérieuses et galantes. Avec un nom digne du Grand Siècle, ces nuits festives éclairent l’été des campagnes provençales. Le Grand Siècle ? Celui de Mme de Sévigné et de Madame sa fille, la comtesse de Grignan, précisément, dont le château, depuis juillet jusque août, sert d’écrin à un « Tartuffe » délicieux monté par Brigitte Jaques-Wajeman.

Halte là, manant ! Ton destin est à Grignan. En moins de temps qu’il n’en faut pour perdre et sa bourse et sa vie, le critique était arrêté et ravi. Évasion par la porte Saint-Lazare, aux remparts de la fiévreuse et folle Avignon, rapt en carrosse climatisé : l’enlèvement mettait les formes. Point de laquais ni de cinquième roue, mais une seconde berline en escorte et une compagnie fort bonne. Folle équipée. Extravagante, impromptue et si belle. Une heure de route pour Grignan.

De Grignan, vous connaissez sans doute l’épistolaire relation entre Mme de Sévigné et sa fille. Mais Grignan, c’est aussi la rencontre du grand siècle français et de la Provence, ou la sobriété des lignes et la chaleur des couleurs et des matières. Brigitte Jaques-Wajeman en fait son parti : elle n’encombre en rien l’avant-scène. Elle oublie les décors et les accessoires superfétatoires, ni ne couvre n’étoffe la façade. Point d’artifice. Une table massive occupe, seule, le centre de l’avant-scène, dressée pour l’occasion sur les marches du perron et uniformément peinte dans un gris perle repris aux pierres du château. Une incroyable lumière claire et vaporeuse baigne le tout. Si bien que son Tartuffe est comme provençal, on le dirait fait pour une chaude soirée d’été. L’époque ? Contemporaine peut-être, comme le suggère l’excellente facture des costumes, modernisés mais taillés dans l’étoffe provençale.

L’ambiance festive échauffe les cœurs, les voix s’élèvent et se perdent. Les martinets pépient et le disputent aux joyeux drilles qui s’encanaillent, ivres de champagne. Dorine (Anne Girouard), incroyable servante importune à la langue bien pendue, au verbe haut et fleuri ; Valère (Marc Arnaud), amoureux fou de Marianne (Sarah Le Picard) ; Damis (Bertrand Suarez-Pazos) et autre Elmire (Anne Le Guernec), maîtresse de maison chaleureuse et sensuelle, tous euphorisés par les bulles. Mme Pernelle (Sophie Daull) entre, parfaite en mégère trouble-fête à la grise mine, aigrie par l’amour et la jeunesse perdus, puis son fils, Orgon (Pierre‑Stefan Montagnier), le maître de céans, benêt sympathique. La troupe est au complet ; son entente, son plaisir de jouer déjà manifestes.

Au complet ou presque : manque en effet le Tartuffe (Thibault Perrenoud). Son absence jusqu’à l’acte III arme un effet d’attente et remonte les ressorts dramatiques. Son entrée magistrale par la porte du château grande ouverte et lumineuse, tête baissée et bras en croix, fouet en main, fait paraître un dos ensanglanté. Son suivant essuie les stigmates d’un geste lent et sensuel. Ce Tartuffe est charnel et ravissant. Belle idée que de donner un corps à ce symbole, figure de l’hypocrisie (la tirade de Dom Juan, « l’hypocrisie est un vice à la mode », est d’ailleurs discrètement introduite), devenu nom commun. La mise en scène insistera ainsi sur l’amour trouble d’Orgon pour Tartuffe, sur la sensualité du faux dévot magnifique. Séducteur terroriste, régent garant d’une machine à réprimer, imposteur scandaleux. Brigitte Jaques-Wajeman cite Jouvet : « Le jour où l’on rejouera Tartuffe, il faudra trouver un garçon charmant, inquiétant, très intelligent, et qu’on sente, pendant la scène d’Elmire et de Tartuffe, ce qu’elle a de scandaleux. Il n’y a aucune déclaration d’amour, dans aucun théâtre, qui soit aussi suave, aussi charmante que celle de Tartuffe à Elmire ».

Tout dans cette mise en scène concourt à réaliser la recommandation de Jouvet : la table familiale – tour à tour table de banquet, autel pour une liturgie trouble, table-lit, table qui cache et révèle, sous une nappe blanche immaculée ; le jeu des acteurs, leur diction impeccable, porteuse d’une langue brillante ; les lumières magnifiques d’Yves Collet, également. Elles semblent imprégner l’air, épandre en tout, partout la suavité. Une fenêtre éclairée laisse paraître Tartuffe en sa chambre ; toutes illuminées, elles évoquent l’activité de la maisonnée et les affaires que chacun trame en secret. Il est tard, les chauves-souris ont chassé les martinets.

L’effondrement final du château souffle alors les spectateurs, qui se laissent prendre à cette fausse fin. Le Tartuffe de Molière triomphe de la maison, Orgon spolié, la famille éclatée, l’imposteur apparaît dans le costume blanc du vainqueur. Le public applaudit, visiblement ignorant du coup de théâtre qui achève la pièce. Car Monsieur Loyal, intercesseur improbable, se fait ensuite messager du roi : le bon prince décide de changer l’histoire, cette fin ne lui plaît pas. Tartuffe est donc arrêté et châtié, Orgon et les siens recouvrent leurs droits. Rire dans les gradins. L’ironie de Molière éclate. Beaucoup pensent à notre souverain président, facteur d’impossible, omnipotent, omniprésent.

Le talent de Brigitte Jaques-Wajeman et de sa troupe est ainsi de rendre évidente à tous la richesse de ce déli-cieux Tartuffe. Le très populaire Molière joué dans un très aristocratique château : quelle belle image du théâtre élitaire pour tous. Et quel succès ! En témoignent non seulement les applaudissements chaleureux, mais aussi les quelques 23 000 places vendues… Retour dans mon carrosse climatisé, à deux heures du matin, en toujours bonne compagnie. Heureux. L’été commence bien. 

Cédric Enjalbert


Tartuffe, de Molière

Coproduction Les Châteaux de la Drôme, Cie Pandora, Atelier du Rhin, avec le soutien de la région Rhône‑Alpes

Mise en scène : Brigitte Jaques‑Wajeman

Avec : Thibault Perrenoud, Pierre‑Stefan Montagnier, Anne Le Guernec, Anne Girouard, Pascal Bekkar, Sophie Daull, Bertrand Suarez‑Pazos, Marc Siemiatycki, Sarah Le Picard, Marc Arnaud

Collaboration artistique : François Regnault et Alice Zeniter

Scénographie et lumière : Yves Collet

Costumes : Axel Aust

Maquillages et coiffures : Catherine Saint‑Sever

Musique : Marc‑Olivier Dupin

Photo : Cosimo Mirco Magliocca

Château de Grignan • 26230 Grignan

Réservations : 04 75 91 83 65

http://chateaux.ladrome.fr

Du 6 juillet au 22 août 2009 à 21 heures

Durée : 2 h 20

19 € | 13 € | 15 € | 7 €