« Tendre et cruel », de Martin Crimp, Théâtre des Abbesses à Paris

« Les dieux regardent toujours »

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Quatre ans après « la Ville », Martin Crimp est de retour au Théâtre des Abbesses avec une pièce écrite en 2004, « Tendre et cruel » (toujours traduite par Philippe Djian). La mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman sert au mieux cette réécriture virtuose d’une tragédie de Sophocle.

Brigitte Jaques-Wajeman s’est fait un nom grâce à ses mises en scène de Corneille, en particulier Nicomède et Suréna, représentées récemment aux Abbesses. Cette prédilection pour la tragédie la prédestinait-elle à s’aventurer chez le très contemporain Martin Crimp, l’un des auteurs anglais les plus joués en France aujourd’hui ? Paradoxalement oui, si l’on considère que pour écrire Tendre et cruel *, Crimp, à l’exemple de bien des dramaturges ayant eu recours aux mythes anciens, s’est inspiré des Trachiniennes de Sophocle, dont il a fidèlement respecté l’intrigue. Rappelons que dans les Trachiniennes, Déjanire, l’épouse délaissée d’Héraclès, recueille une jeune fille, Iole. Celle‑ci, présentée d’abord comme une prisonnière de guerre, se révélera être la maîtresse d’Héraclès. Voulant reconquérir son époux, Déjanire précipitera sans le vouloir leur fin à tous deux.

Dans beaucoup de pièces de Martin Crimp (comme chez les tragédiens), le personnage central est une femme – une solitude, un mystère, un combat. Dans Tendre et cruel, Anne Le Guernec, impressionnante de maîtrise, incarne pour nous Amélia, nouvelle Déjanire. Elle est femme de militaire. Son mari, le Général, est chargé d’éradiquer le terrorisme dans un pays africain qui n’est pas nommé. En attendant son retour, elle est assignée à résidence avec son fils, James, dans un hôtel proche d’un aéroport. Mais c’est une jeune fille et son frère qui arrivent, les enfants d’un opposant africain. La vérité se fait jour : pour conquérir cette jeune Laela qu’il désirait plus que tout, le Général, comme Héraclès dans le mythe, a massacré une ville entière. Il sera jugé pour crime contre l’humanité.

Le politique et l’intime

Le schéma narratif de Tendre et cruel n’est pas sans rappeler la Campagne, une précédente pièce de Crimp : un couple bourgeois dont l’équilibre est menacé par l’intrusion d’une jeune fille. Mais ici le recours au mythe confère plus de profondeur à l’intrigue, en liant étroitement, comme les Grecs nous ont appris à le faire, le politique à l’intime. En outrepassant ses droits, le Général détruit sa famille en même temps que sa réputation. Martin Crimp, adaptant l’histoire pour notre temps, explore des voies nouvelles : alors que la jeune fille dans la pièce de Sophocle n’est qu’une présence silencieuse, l’auteur donne la parole à Laela (Jenny Mutela, convaincante dans ce rôle), ce qui conduit à un échange savoureux entre les deux femmes sur la polygamie et la monogamie. Ou encore, l’humour anglais n’étant pas incompatible avec le tragique, il remplace le chœur antique par un trio assez désopilant constitué d’une gouvernante, d’une physiothérapeute et d’une esthéticienne…

Brigitte Jaques-Wajeman adapte à merveille son propre langage théâtral à cet univers étrange et unique. Elle a ainsi placé un grand lit au centre du plateau. Ce lit (fatal !) est celui dans lequel le Général entend coucher Laela en lieu et place d’Amélia, et sur lequel saute symboliquement le frère de la première. Cette chambre d’hôtel anonyme, tout en figurant l’exil d’Amélia, apparaît bien comme l’antichambre où se noue le destin des personnages, tandis que la violence du monde reste cantonnée à l’extérieur. La guerre, lointaine, inquiétante, dont on ne perçoit que des échos, pouvant aussi se lire (comme dans la Ville) comme une métaphore de la guerre intime qui déchire le couple.

Une part de mystère

La metteuse en scène a su s’entourer de comédiens dont l’interprétation très juste laisse leur part de mystère aux personnages. Pascal Bekkar, en particulier, campe un ministre ambigu et empli de duplicité à souhait. La scénographie, très belle, ne tombe pas pour autant dans le formalisme. Le propos de l’auteur est brillamment servi par la qualité du travail sur les lumières, par l’ingéniosité de la vidéo (de terrifiantes interviews d’enfants soldats), ou enfin par la création musicale sobre et remarquable de Marc‑Olivier Dupin (saxophone, piano, percussions).

Comme dans la pièce de Sophocle, la volonté de reconquérir l’être aimé a pour conséquence de le faire souffrir atrocement, au sens propre du terme. De même que Déjanire croyait utiliser un filtre d’amour, le tube à essai donné par l’ami chimiste ne contenait qu’un poison. L’apparition de Pierre‑Stéfan Montagnier, dans la dernière partie de la pièce, en Général vieillissant et malade, est saisissante. Le comédien incarne assez magistralement ce héros déchu à la raison vacillante, tombé dans les travers qu’il était censé combattre, coupable des pires exactions sous couvert de lutte contre le terrorisme – reflet des ambiguïtés de notre époque. 

Fabrice Chêne

* Le titre est emprunté à Sophocle : « C’est une vérité admise depuis bien longtemps chez les hommes qu’on ne peut savoir, pour aucun mortel, avant qu’il soit mort, si la vie lui fut douce ou cruelle ». (Première phrase des Trachiniennes, traduction Paul Mazon.)


Tendre et cruel, de Martin Crimp

Texte disponible chez L’Arche éditeur

Traduction : Philippe Djian

Cie Pandora

http://www.compagniepandora.com/site/

Mise en scène : Brigitte Jaques‑Wajeman

Avec : Anne Le Guernec, Pierre‑Stéfan Montagnier, Thibault Perrenoud, Bertrand Suarez‑Pazos, Pascal Bekkar, Sophie Daull, Sarah Le Picard, Aurore Paris, Jenny Mutela, Arnold Mensah

Assistant mise en scène : Pascal Bekkar

Dramaturgie : François Regnault, Clément Mercier

Décor et lumière : Yves Collet

Collaboration lumière : Nicolas Faucheux

Objets de scène : Franck Lagaroje

Costumes : Laurianne Scimemi

Maquillage, coiffures : Catherine Saint‑Sever

Musique originale : Marc‑Olivier Dupin

Saxophone ténor : Davy Basquin ; piano : Maréva Bécu ; percussions : Hervé Trovel

Son : Stéphanie Gibert

Vidéo : Clément Mercier

Photos : © Cosimo Mirco Magliocca

Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

Métro : Abbesses

Réservations : 01 42 74 22 77

http://www.theatredelaville-paris.com/

Du 5 février au 21 février 2013, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 30

26 € | 20 € | 15 €