« The Great Tamer », de Dimitris Papaioannou, La FabricA à Avignon

« The Great Tamer », Dimitris Papaioannou © Julian Mommert

Le Dompteur magnifique

 

Par Pierre Fort
Les Trois Coups

Les images sophistiquées et délicates du metteur en scène des cérémonies des Jeux Olympiques d’Athènes éblouissent par leur profonde humanité.

Recouvert de dalles rectangulaires superposées, le plateau monstrueux, baigné d’une lumière nocturne, pourrait évoquer un paysage lunaire, un horizon pastoral antique ou encore un terrain vague moderne. On ne saurait vraiment dire s’il s’agit du locus amœnus, du « lieu délicieux » dont parlaient les Anciens ou d’un locus terribilis contemporain. Quoi qu’il en soit, c’est là que les dix performeurs, le traversant de toute part, réactiveront, par une sorte de cérémonial réglé et mystérieux, quelques figures universelles : la Vénus de Botticelli, Narcisse se mirant dans l’onde fraîche d’une fontaine, un Centaure chimérique, Atlas métamorphosé en Sisyphe, ou encore les astronautes d’une mission Apollo.

Des bulles de verres s’écoulant comme des gouttes de rosée sur la peau, une pluie d’épis de blé venant se ficher dans le sol… Le grand art de Dimitris Papaioannou, c’est de séduire le regard par la féérie pure d’images stylisées à l’extrême, dont l’avènement est toujours préparé avec soin. S’enchaînant avec une grande fluidité, les séquences privilégient une réalisation précise des mouvements et des gestes, sans jamais en dissimuler la fragilité.

Dimitris Papaioannou transforme son plateau en espace subjectif et onirique. Les éléments, la terre, l’eau et le souffle aérien, le minéral et le végétal, le féminin et le masculin (surtout) sont ici convoqués. L’homme se vêt et se dévêt, offrant une véritable poétique du corps. Les danseurs, habités par la grâce, sont aussi parcourus par la violence des pulsions. Chair, sexe, entrailles, le corps peut être plâtré, désarticulé, voire disséqué dans une scène reprenant la Leçon d’anatomie du Docteur Tulp de Rembrandt. Car de même que le Beau Danube bleu, lumineux accompagnement musical de la pièce, est étiré et altéré, de même cet univers paisible est traversé de discordances perceptibles.

« The Great Tamer », Dimitris Papaioannou © Julian Mommert
« The Great Tamer », Dimitris Papaioannou © Julian Mommert

L’Éphémère et l’euphémisme

L’histoire, médiatisée en Grèce, d’un jeune suicidé dont le cadavre avait été découvert dans un terrain vague, a inspiré le chorégraphe. La mort, en effet, traverse en permanence l’univers des bergers d’Arcadie. Elle se matérialise par l’exhumation d’un squelette fossilisé et par la réunion progressive, presque fortuite, à l’avant-scène, des éléments d’une Vanité. On ne sait d’ailleurs si les blocs pierreux déterrés sont de précieux fragments d’Antiquité ou s’il s’agit de déchets dangereux, ainsi que le suggère la présence de sacs poubelle.

Pourtant, Dimitris Papaioannou opère un travail permanent d’euphémisation. La tragédie est certes présente mais elle est soigneusement mise à distance. Insensiblement, les « numéros » dérivent vers une résolution clownesque et poétique. La violence est toujours atténuée par une sensualité frémissante, comme lorsqu’une jeune fille chatouille délicatement de son souffle le corps vulnérable d’un éphèbe. Empreinte de cette fragilité, la toute dernière image, trop belle pour être dévoilée, nous saisit brusquement.

The Great Tamer, « le Grand Dompteur », est un spectacle magnifique. Il restitue à son plus haut degré d’intensité la mystique profonde du paganisme. Son chorégraphe, Dimitris Papaioannou, nous invite à saluer la vie et la beauté, en apprivoisant la mort. 

Pierre Fort


The Great Tamer, de Dimitris Papaioannou

Conception, composition visuelle et mise en scène : Dimitris Papaioannou

Scénographie et direction artistique : Tina Tzoka

Lumière : Evina Vassilakopoulou

Costumes : Aggelos Mendis

Son : Kostas Michopoulos, Giwrgos Poulios

Arrangements musicaux : Stephanos Droussiotis

Sculpture : Nectarios Dionysatos

Peinture des costumes et accessoires : Maria Ilia

Durée : 1 heure 40

Teaser vidéo

Photo : ©  Julian Mommert

La FabricA • 11 rue Paul-Achard • 84000 Avignon 

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Du 19 au 26 juillet 2017, à 15 heures, puis en tournée

De 10 € à 29 €

Réservations : 04 90 14 14 14