« The Last Supper », d’Ahmed el‑Attar, Théâtre de Gennevilliers

The Last Supper © Mostafa Abdel Aty The Last Supper © Mostafa Abdel Aty

Un souper sans assaisonnement

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

L’Égyptien Ahmed el‑Attar met en scène le souper d’une famille cairote aisée, au tournant de la révolution qui a secoué le pays. Présenté au Festival d’Avignon cet été, « The Last Supper » est repris au Théâtre de Gennevilliers jusqu’au 15 novembre 2015 puis en tournée.

Une heure tout rond : c’est à un souper express que nous invite le metteur en scène égyptien Ahmed el‑Attar. Pas plus qu’il n’en faut aux onze convives – comédiens stars de la télévision en leur pays – pour prendre place autour de la table et échanger à bâtons rompus, à toute allure. Rien dans leur conversation qui pèse ou qui pose : tout en frivolité. L’Égypte connaît pourtant une situation politique extrêmement chamboulée. Mais rien n’y paraît. Le patriarche, au centre de cette table dressée à la façon de la Cène, ne soulève que des questions d’argent : une Mercedes à revendre un bon prix et l’œil rivé sur les cotations en Bourse. Un général ami, invité à dîner, déblatère sur les misères du petit peuple qu’il toise de sa hauteur. Les trentenaires jouent avec leurs iPad et leurs smartphones, s’épanchent sur Facebook ou prennent des selfies sur Instagram. Ces réseaux sociaux précipiteront – l’ignorent-ils alors ? – les révolutions arabes et, avec elles, l’ordre établi auquel ils appartiennent.

« Dans ce projet, je confronte les spectateurs
à un texte qui n’a aucun sens. »

De ce contexte, le spectacle ne dit pas un mot. Le pari d’Ahmed el‑Attar, en lointain héritier situationniste, est de montrer le réel sans commentaire, de pratiquer le collage à partir de fragments de réalité jusqu’à provoquer le décalage et le détournement de sens. « Dans ce projet, je confronte les spectateurs à un texte qui n’a aucun sens » affirme-t-il avec franchise. « Je ne fais que copier la réalité avec un peu d’extravagance. » Figure phare de la création théâtrale en Égypte, il présente plutôt qu’il ne représente, faisant une large confiance – trop large – à la perspicacité du spectateur, le laissant recomposer de lui-même les pièces manquantes et saisir la violence latente sous l’apparente banalité de ce dîner. De ce souper inconséquent devrait naître ou le sentiment de la révolte ou l’inconfort de se reconnaître dans ces élites aisées, « ignares et vides à l’intérieur », qui s’arc‑boutent sur leurs privilèges.

Malheureusement, le public étranger à cette réalité ne n’y se retrouve pas. Si bien que la subversion, fondée sur la dénonciation brute de la réalité, sans didactisme, demeure lettre morte. Car cette banalité, pour qui n’en perçoit pas le caractère insupportable, faute d’explication, ne dit rien d’autre qu’elle-même. La mise en scène manque-t-elle d’un contexte ? L’abjecte frivolité de ces personnages insignifiants pourrait-elle être soulignée, voire tendre à la caricature pour donner à ce dîner un air de farce ? Deux options auxquelles se refuse a priori Ahmed el‑Attar, qui revendique un rôle d’observateur. « Je ne me considère pas comme un militant » précise-t-il, avant d’ajouter avoir néanmoins voulu conserver le titre anglais de son spectacle afin de rendre, dans ce que le français traduirait simplement par « la Cène », l’idée de dernier repas. L’artiste espère bien, en effet, qu’il soit le dernier partagé par ces élites claquemurées dans leur autisme. 

Cédric Enjalbert


The Last Supper, d’Ahmed el‑Attar

Mise en scène : Ahmed el‑Attar

Avec : Mahmoud el‑Haddad, Mohamed Hatem, Marwa Tharwat, Boutros Boutros Ghali, Abdel Rahman Nasser, Ramsi Lehner, Nanda Mohammad, Mona Soliman, Mona Farag, Ahmed Farag, Sayed Ragab, Reza Djarir, Lalla Farahmand

Musique : Hassan Khan

Décor et costumes : Hussein Baydoun

Lumière : Charlie Aström

Réalisation sonore : Hussein Sami

Assistant lumière et opérateur : Saber el‑Sayed

Assistant décor : Ahmed Ashmawy

Photo : © Mostafa Abdel Aty

Traduction française : Menha el‑Batraoui et Charlotte Clary

Production et régie : Mram Abdel Maqsoud

Théâtre de Gennevilliers • 41, avenue des Grésillons • 92230 Gennevilliers

Réservations : 01 41 32 26 26

www.theatre2gennevilliers.com

Du 9 au 15 novembre 2015, lundi, vendredi et samedi à 20 h 30, mardi et jeudi à 19 h 30, dimanche à 15 heures, relâche le mercredi

Durée : 1 heure

Spectacle en arabe surtitré

Tournée :

  • 17 novembre 2015 : L’Apostrophe, Cergy-Pontoise
  • 21 novembre 2015 : Théâtre Liberté, Toulon
  • 24 et 25 novembre 2015 : Bonlieu, Annecy
  • 20 et 21 janvier 2016 : Bozar, Bruxelles
  • 25 et 26 janvier 2016 : Théâtre Émilia-Romagna, Bologne