« Time’s Journey Through a Room », de Toshiki Okada, Théâtre de Gennevilliers

Au‑delà du miroir

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

En explorant la mémoire de la catastrophe de Fukushima, le dramaturge japonais Toshiki Okada ménage un espace-temps troublé, où cohabitent les morts et les vivants. Son spectacle « Time’s Journey Through a Room », aussi beau qu’éprouvant, est présenté au Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du Festival d’automne à Paris.

D’abord, fermez les yeux, comme on vous y invite. Projetez-vous quatre ans en arrière. Maintenant, ouvrez‑les. Vous n’êtes plus au Théâtre de Gennevilliers mais dans l’univers de Toshiki Okada : sur scène, une chambre intérieure dont il vous offre de faire le tour, avec ses fantômes et ses souvenirs. Nous sommes en 2012, un an après le tsunami qui a ravagé une partie du Japon et emporté avec lui tant d’âmes qui continuent de hanter les survivants. Aujourd’hui, que reste‑t‑il de ce drame ? Plus rien que de vastes étendues gagnées par la végétation. Ces paysages étals et désertés conservent dans leur nudité la trace de l’évènement.

Toshiki Okada prend le parti d’examiner cette mémoire collective à partir d’une expérience intime. Un homme a perdu sa compagne peu de temps après le tsunami. Il tente d’inviter une nouvelle femme à partager son intérieur. Mais le spectre de sa chère disparue rôde encore. Lui ne voit plus la différence entre le jour et la nuit. Comme l’écrit Emerson dans un essai intitulé l’Expérience, explorant le versant métaphysique du deuil, pour l’affligé « toutes choses flottent et luisent. C’est moins notre vie qui est menacée, que notre perception ».

Avec une économie de mouvement, dans un espace esquissé comme un songe, plongé dans une semi-obscurité, avec ses voiles flottant en fond de scène et ses lumières intermittentes, trois acteurs dessinent un espace-temps diaphane, où les stigmates du passé marquent le présent éphémère. Une ambiance sonore nimbe tout et déforme les perceptions. Toshiki Okada orchestre à nouveau une forme de théâtre dansé, déjà expérimenté dans ses autres créations, dont Super Premium Soft Double Vanilla Rich (sur un tout autre sujet). Sa langueur et ses longueurs sont une épreuve contemplative, rendue d’autant plus laborieuse par la lecture des surtitres fondus dans la pénombre. Mais pour le spectateur qui tient bon, l’espace trouble de la mémoire s’anime délicatement. Alors, les morts croisent les vivants, sans horreur ni défiance, amicalement plutôt.

« Time’s Journey Through a Room » © Misako Shimizu
« Time’s Journey Through a Room » © Misako Shimizu

Au Japon, des millions de kamis, d’esprits pas nécessairement malins, voire carrément divins, peuplent le monde quotidiennement : près d’une supérette comme dans les bois ou la montagne. Ils entourent et accompagnent l’existence des survivants que nous sommes tous. Toshiki Okada met en scène cette cohabitation bienveillante. Mieux, il explore ce paradoxe qu’un autre écrivain américain relevait au lendemain du tsunami, en allant enquêter dans la zone interdite. William Vollmann, parti à la rencontre des habitants de la région sinistrée, raconte cette anecdote : une vieille femme à qui il demande quelle leçon elle retire de la catastrophe répond qu’elle a tout perdu, mais qu’elle demeure confiante ; sa vie à l’avenir serait meilleure. Pourquoi  ? « Le passage de la vie créera un autre sens des valeurs, poursuit-elle, sans cela vous ne pouvez pas progresser. »

Toshiki Okada défend une même leçon existentielle : vivre en gardant confiance dans l’avenir meilleur. Faire confiance, c’est bien aussi le merveilleux secret du théâtre et de ce spectacle. Après une heure quinze, ce long voyage dans le tunnel ombreux du deuil et de la mémoire, prend fin. Mais conservez les yeux ouverts sur le monde, et au‑delà du miroir. 

Cédric Enjalbert


Time’s Journey Through a Room, de Toshiki Okada

Mise en scène : Toshiki Okada

Avec : Izumi Aoyagi, Mari Ando, Yo Yoshida

Son et scénographie : Tsuyoshi Hisakado

Costumes : Kyoko Fujitani

Traduction française : Mathieu Capel

Assistant à la mise en scène : Yuto Yanagi

Photos : © Misako Shimizu

Théâtre de Gennevilliers • 41, avenue des Grésillons • 92230 Gennevilliers

Réservations : 01 41 32 26 26

www.theatre2gennevilliers.com

Du 23 au 27 septembre 2016 à 20 h 30, dimanche 25 à 15 heures et mardi 27 à 19 h 30

Durée : 1 h 15

Spectacle en japonais surtitré, représenté dans le cadre de la 45e édition du Festival d’automne à Paris