« Ton tendre silence me violente plus que tout », de Joséphine Chaffin, Théâtre des Clochards Célestes à Lyon

« Ton tendre silence me violente plus que tout » © Louise Vignaud

Duel sanglant dans une société connectée

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Créé à l’occasion du festival En Actes 2016, ce spectacle au long titre énigmatique est très réussi. Monté par Louise Vignaud, l’actuelle directrice du Théâtre des Clochards célestes, il s’adresse particulièrement à un public adolescent.

Le festival En Actes regroupe quelques-uns des talents les plus prometteurs d’une région qui n’en manque pas. Précisons qu’il impose aussi une série de contraintes très strictes aux créateurs : des textes de moins d’une heure, inédits, écrits par de jeunes auteurs pour moins de cinq comédiens, traitant d’un thème d’actualité, et joués sur un théâtre de tréteaux, sans décor ni effets techniques ! Certes, ces règles du jeu activent l’imaginaire et permettent d’inventer avec peu, mais travailler ainsi ne s’improvise pas.

Ton tendre silence me violente plus que tout aborde un sujet qui préoccupe beaucoup son auteure : celui d’une société connectée et entièrement dévouée au dieu Commerce. Elle met en présence deux personnages principaux. Félice, dont le prénom n’est guère innocent, est une jeune fille brillante, intelligente, férue de littérature, et qui semble avoir tout réussi. Banco : son diplôme en poche, elle est sur le point d’être recrutée par une société qui vend l’amour… du futur ! Un amour « programmé », autrement dit, dépouillé de toutes les émotions ou réactions que suscite un tel sentiment : malheur, jalousie, larmes, cris, pensées suicidaires. Elle passe un entretien d’embauche avec le patron.

D’emblée, l’opposition entre leur deux mondes saute aux yeux. D’un côté, Félice est interprétée avec un mélange de fragilité et d’enthousiasme par une Claire Galopin très à l’aise. De l’autre, le directeur, joué par Joseph Bourillon, ressemble à un histrion braillant dans une novlangue fortement anglicisée, dans le but de vendre son projet. Une table les sépare. Elle est recouverte de verres rouges agrémentés de fraises Tagada que le factotum Gédéon, un autre clown – triste cette fois –, a proposé aux spectateurs dès leur entrée en salle. Non seulement, cet élément du décor symbolise la frontière entre l’employeur et l’employée, mais il fait écho au dispositif scénique en bi-frontal : le public, réparti de part et d’autre de la scène, assiste à un véritable duel.

Un spectacle profond, vif et rigolo

Les spectateurs observent ensuite les hésitations de Félice qui pressent que cet emploi ne s’accorde pas à ses principes. Elle donne ainsi rendez-vous à ses meilleurs amis dans un « parloir » (un lieu dédié à la parole en 2020 !). Hélas, ses amis, obnubilés par leur smartphone, ne l’écoutent que d’une oreille. Félice, qui ne se satisfait pas d’une amitié à éclipse, réclame une écoute entière. Elle révèle alors une facette de sa personnalité fort peu sympathique, qui se confirme lorsqu’elle accepte le job et devient un cadre ultra compétent : elle veut tellement réintroduire de l’humain qu’elle est prête à faire imploser l’entreprise et à saigner son patron.

En outre, l’écriture nerveuse, rapide, de Joséphine Chaffin, se trouve parfaitement servie par la mise en scène très rythmée et plutôt drôle de Louise Vignaud. Les déguisements des différents employés (combinaisons blanches immaculées, en accord avec ce monde parfait, ou tignasses filasses de clowns) ne manquent pas de subtilité et servent la peinture et l’évolution des caractères (comme celui de l’homme de ménage timide – finement interprété par Hervé Charton – auquel Félice redonne une vraie dignité).

Surtout, le monde dépeint fait peur. Mais la pièce évite soigneusement tout manichéisme. Elle dénonce aussi bien l’entreprise machine qui broie socialement l’homme, que les égarements des individus acculés dans leurs retranchements. D’une certaine manière, c’est le désespoir et l’excès d’assurance qui poussent Félice au terrorisme, qui la transforment en ayatollah ou stakhanoviste de la sincérité à tout prix. On saisit donc facilement les enjeux, les pièges, les miroirs aux alouettes que nous tend ce monde de marchandises. Cependant, la pièce n’est jamais simpliste. Les adolescents ou jeunes adultes, parfois si prompts à s’enflammer, s’y reconnaîtront sans doute : ils y verront leurs travers à la loupe, mais sans y attacher une quelconque culpabilité. De la belle ouvrage.

Trina Mounier


Ton tendre silence me violente plus que tout, de Joséphine Chaffin

À partir de 12 ans

Compagnie la Résolue

Mise en scène : Louise Vignaud

Comédiens : Joseph Bourillon, Hervé Charton, Claire Galopin, Daniel Leocadie et Solenn Louër

Photo : © Louise Vignaud

Son : Clément-Marie Mathieu

Création lumières : Brice Gharibian

Théâtre des Clochards célestes, Scènes découvertes • 51, rue des Tables Claudiennes • 69001 Lyon

Réservations : 04 78 28 34 43

Du 31 mai au 10 juin 2017, les mardis, mercredis et vendredis à 20 heures, les jeudis à 19 heures, les samedis à 17 heures + scolaires

Durée : 1 heure

De 6 € à 15 €

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