« Toujours la tempête », de Peter Handke, Ateliers Berthier à Paris

« Toujours la tempête » © Michel Corbou

Dompter la tempête

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Alain Françon met en scène avec une infinie justesse la dernière pièce de Peter Handke parue en 2012, « Toujours la tempête », à l’Odéon. Une pièce intime et épique qui donne vie à toutes les minorités ethniques évanescentes, à travers une famille slovène.

« J’attendais le bonheur, et le malheur est arrivé, j’espérais la lumière, et les ténèbres sont venues », déplore Job après avoir perdu ses enfants et ses biens. « Tu m’anéantis au bruit de la tempête », dit-il à Dieu 1. Le drame de Handke repose tout entier sur cette tension entre une quête de lumière et l’enfer de la condition humaine, le chaos de l’Histoire. D’où la métaphore du désordre cosmologique, empruntée au Roi Lear 2, la tempête. Comme le vieux roi condamné à l’errance mentale dans une lande infernale après la balkanisation de son royaume, le personnage principal, Moi, se situe dans un ailleurs étrange : sur la lande du Jaunfeld, en Carinthie, « ou n’importe où. Maintenant, au Moyen Âge, ou n’importe quand ». Dans cet espace singulier, proprement artistique, où cohabitent le souffle de la tempête et une lumière printanière, Moi convoque ses ancêtres slovènes morts. Narrateur, conteur et metteur en scène, il fait jouer ses créatures. Personnage de descendant, de mère slovène et de père allemand, il cherche ses racines. Représentant d’un peuple slovène terriblement réduit par l’assimilation, il ressuscite une langue, une culture, un territoire broyés par l’Histoire. Il a besoin d’eux pour exister et eux de lui. Le lien d’amour qui se tisse sur scène apaise la tempête, du moins le temps de la représentation.

En attendant, cette œuvre composée de cinq parties n’est pas abstraite. Elle se déploie de façon assez narrative et linéaire. Moi, à la fois double de Handke né en 1942 en Carinthie autrichienne et messager universel, mêle récit et scènes dialoguées, drame intime et épopée (une alliance propre au « poème épique » cher à l’auteur) en suivant une chronologie. Il évoque l’âge d’or de ses aïeux slovènes (appartenant en 1936 à une minorité ethnique dans un land autrichien biculturel) : leur ferme, leurs chants à l’unisson, leurs vergers sublimes et leur langue croquante, truffée de mots crus et d’images sacrées. Puis vient la Seconde Guerre mondiale : la Carinthie tombe sous la domination de la Grande Allemagne nazie et les Slovènes sont persécutés par les S.S. Ils n’ont cessé d’être envahis ou aliénés depuis le viie siècle. La famille de Moi se disloque : certains se rebellent et créent dans les forêts des groupes de résistants, d’autres meurent pour le Reich. La mère accouche de Moi, un bâtard nazi. Enfin, l’armée Rouge pénètre en Autriche en 1945. Mais la paix n’apaise pas les conflits qui perdurent entre locuteurs slovènes et allemands pendant la guerre froide.

La mise en scène de Françon propose une lecture extrêmement fine du texte de Handke et, plus largement, de son œuvre. La scénographie, pour commencer, crée un espace original, inspiré du texte mais aussi d’une description de Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille : « la ville, dans son dos, était encore présente […] Pourtant […] un autre monde de bruits entra en jeu ». La marche le mène vers une « steppe particulière », « faite de graminées toutes sèches, de fin d’été, et de chardons ; au milieu se faisait jour une terre assez meuble qui avait quelque chose d’un dépôt de gravats et de cendres ; ou bien chaque coin de steppe rappelait un chemin éboulé ». La pièce s’ouvre sur ces bruits de ville et les pas de Moi qui monte sur un plateau incliné figurant la steppe dépeinte plus haut. Au fond de la scène, un écran blanc éclairé par des lumières changeantes modifie les reliefs de ce magnifique morceau de terre. Des éléments à la fois concrets et symboliques – le banc familial et le pommier – apparaissent et disparaissent dans les ténèbres ou le ciel, à des moments clés de l’histoire. Enfin, un cadre borde cet espace, tapissé d’une teinture médiévale sur laquelle sont accrochés deux tableaux : on songe à une chambre (point de départ de la création), à une vaste peinture du Moyen Âge (référence à Lear) jouant sur des mises en abyme qui renvoient à celles du texte.

Une éclatante incarnation

Laurent Stocker campe un merveilleux chef d’orchestre, variant avec subtilité le récit adressé au public et aux personnages, au passé composé, et les dialogues. Les échanges avec sa mère, interprétée avec éclat par Dominique Reymond, ou avec son oncle Gregor – Gilles Privat, tellement convaincant – sont gorgés d’émotions. Les rôles sont d’ailleurs tous parfaitement incarnés par les comédiens (Pierre‑Félix Gravière, Stanislas Stanic, Dominique Valadié, Nada Strancar, Wladimir Yordanoff). Le jeu est délicat, rythmé. Il souligne la palette émotive de ce clan slovène animé tour à tour par la gaieté, le dégoût, l’horreur, l’espoir ; il fait sonner leur langue et leurs chants (lesquels sont relayés par de pénétrants intermèdes musicaux).

Si la première partie du spectacle est un peu longue, trop ancrée historiquement, trop linéaire, peuplée de personnages concrets (pas assez métaphysiques ?), la seconde, plus symbolique, parvient à un vrai souffle. Moi atteint une dimension épique : le descendant bâtard s’efface au profit de l’étrange messager, errant dans l’Histoire à la rencontre des minorités culturelles et de toute la mortelle condition humaine. Il affronte l’attitude tragique de Gregor, son dernier aïeul, en plaidant pour une lumière capable de dompter la tempête. Cet éclat poétique final, si ténu soit-il, irradie longtemps l’âme du spectateur. 

Lorène de Bonnay

  1. Livre de Job, chapitre xxx, Bible.
  2. « Stom still », « Toujours la tempête », didascalie ouvrant la scène ii de l’acte III de la tragédie de Shakespeare, le Roi Lear.

Toujours la tempête, de Peter Handke

Texte de l’auteur publié aux éditions Le Bruit du temps (traduction d’Olivier Le Lay)

Texte de la pièce publié à L’Avant-scène théâtre (traduction d’Olivier Le Lay)

Mise en scène : Alain Françon

Avec : Pierre-Félix Gravière, Gilles Privat, Dominique Reymond, Stanislas Stanic, Laurent Stocker de la Comédie-Française, Nada Strancar, Dominique Valadié, Wladimir Yordanoff

Les musiciens : Floriane Bonanni, Philip James Glenister, Renaud Guieu, Benjamin Mc Connell, Julien Podolak, Thierry Serra

Décor : Jacques Gabel

Lumières : Joël Hourbeigt

Costumes : Sarah Leterrier

Musique : Marie-Jeanne Séréro

Son : Léonard Françon

Collaboration à la mise en scène : Nicolas Doutey

Chorégraphie : Caroline Marcadé

Photo : © Michel Corbou

Odéon-Théâtre de l’Europe • Ateliers Berthier • 1, rue André-Suarès • 75017 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

Site du théâtre : www.theatre-odeon.eu

Du 4 mars au 2 avril 2015 à 19 h 30, dimanche à 15 heures

Durée : 3 h 20, avec un entracte

De 34 € à 6 €

Tournée :

  • Du 8 au 10 avril 2015 : La Comédie, C.D.N., Saint-Étienne
  • Les 15 et 16 avril 2015 : maison de la culture, Amiens
  • Du 22 au 26 avril 2015 : T.N.N., C.D.N., Nice
  • Les 5 et 6 mai 2015 : La Comédie, scène nationale, Clermont-Ferrand
  • Du 17 au 21 septembre 2015 : M.C.2, Grenoble