« Tous des oiseaux » de Wajdi Mouawad, Théâtre national populaire à Villeurbanne

« Tous des oiseaux » de Wajdi Mouawad © Simon Gosselin « Tous des oiseaux » de Wajdi Mouawad © Simon Gosselin

Babel sur scène

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Avec « Tous des oiseaux », Wajdi Mouawad revient aux grandes fresques dont il a le secret, mêlant les histoires intimes d’amour et de filiation aux conflits qui ensanglantent son Moyen-Orient natal. Une fable admirable sur le poids des héritages.

Tous des oiseaux, c’est d’abord une tragédie en quatre actes. Son nom, projeté sur un écran, évoque l’un des personnages. Le premier acte s’intitule ainsi « Oiseau de beauté », en référence à Wahiba qui travaille à la bibliothèque universitaire. Surgit Eitan, plein de trouble et d’impatience. Ces deux-là sont de véritables Roméo et Juliette, amoureux comme des héros de Shakespeare, à la vie, à la mort.

Eitan est juif et il vit à Berlin ; Wahiba est d’origine palestinienne mais elle a tourné la page en s’installant à New York. Du moins le croit-elle, car le conflit israélo-palestinien, quoi qu’il en soit de leur jeunesse et de leur insouciance, s’invite dans leur vie. Les recherches en génétique d’Eitan lui révèlent qu’il existe un secret de famille dont seule sa grand-mère, vivant à Tel-Aviv, semble détenir la clé. Cette grand-mère, Leah, est l’ « Oiseau de malheur ».

Ils partent donc en Israël. Mais la guerre les attend sous sa forme la plus crue : un attentat laisse Eitan dans le coma, tandis que Wahiba découvre qu’elle n’est ici qu’une arabe, et donc une ennemie. Déflagrations en cascades.

« Tous des oiseaux » de Wajdi Mouawad © Simon Gosselin
« Tous des oiseaux » de Wajdi Mouawad © Simon Gosselin

Tous les chagrins

La pièce se déroule comme un thriller et il faut bien quatre heures pour en tirer tous les fils. Pour mieux en restituer la portée universelle, Wajdi Mouawad a réuni des comédiens qui s’expriment en hébreu, en anglais, en allemand et en arabe. Leurs textes ont été traduits et ils font l’objet de surtitrages. Pas un mot de français donc, mais la lecture des surtitres n’est à aucun moment pesante. Au contraire, nous vivons l’incompréhension réciproque et la méfiance, sa sœur jumelle, comme projetés dans la Tour de Babel.

Saluons les acteurs, tous magnifiques, à commencer par Leora Rivlin qui interprète la grand-mère, un personnage complexe, véritable cadeau pour un comédien, mais aussi Souheila Yacoub, qui incarne merveilleusement Wahiba la solaire, et surtout Jérémie Galiana dans le rôle d’Eitan, auquel reviendra une ultime tirade bouleversante. Tous méritent des éloges tant ils campent leur personnage avec subtilité, densité et profondeur.

Signalons aussi la très belle scénographie, apparemment simple, d’Emmanuel Clolus. Revenons enfin à l’écriture poétique et puissante qui évite le piège du mélodrame comme de la leçon, en semant ça et là des moments de bonheur, parfois extrêmement drôles, d’autres plus fades qui apportent cependant des respirations.

Car le propos est lourd. L’auteur montre que le passé et nos origines nous rattrapent et que, sans prévenir, la douleur collective née de l’appartenance à un peuple se mêle à la souffrance individuelle née au sein de la famille. Mais le chemin est long car « un chagrin, ça attend son heure… ». Et quand « nous y sommes », il faut, dit le poète, aller à la rencontre de soi-même, c’est-à-dire au bout de son identité pour se reconnaître. Les chagrins sont au cœur de la construction de soi, de la culture et sans doute aussi de l’oubli. 

Trina Mounier


Tous des oiseaux, de Wajdi Mouawad

Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad

Avec :Jérémie Galiana, Victor de Oliveira, Leora Rivlin, Judith Rosmair, Darya Sheizaf, Rafi Tabor, Raphaël Weinstock, Souheila Yacoub

Assistanat à la mise en scène : Valérie Nègre

Dramaturgie : Charlotte Farcet

Conseil artistique : François Ismert

Conseil historique : Natalie Zemon Davis

Musique originale : Eleni Karaindrou

Scénographie : Emmanuel Clolus

Lumières : Éric Champoux

Réalisation sonore : Michel Maurer

Costumes : Emmanuelle Thomas

Traductions : Jumana Al Yasiri (arabe), Eli Bijaoui (hébreu), Linda Gaboriau (anglais), Uli Menke (allemand)

Durée : 4 heures, entracte compris

Création au Théâtre de la Colline en novembre 2017

Teaser vidéo

Photo © Wahib

Théâtre national populaire • 8, place Lazare-Goujon • 69100 Villeurbanne

Du 28 février au 10 mars 2018, du mardi au samedi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30

De 9 € à 25 €

Réservations : 04 78 03 30 00


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