« Littoral », « Incendies », « Forêts », du quatuor « le Sang des promesses », de Wajdi Mouawad, palais des Papes à Avignon

« Littoral » © Thibaut Baron

Fabuleux voyage, jusqu’au bout de la nuit

Par Estelle Gapp
Les Trois Coups

La 63e édition du Festival d’Avignon restera marquée par cet évènement exceptionnel : la reprise de la trilogie « Littoral, Incendies, Forêts », du dramaturge Wajdi Mouawad, pour quatre nuits blanches – de huit heures du soir à huit heures du matin – dans la cour d’honneur du palais des Papes. Plus qu’une extraordinaire performance, ces onze heures de spectacle renouent le lien antique, politique, entre comédiens et spectateurs. Un théâtre de la filiation, organique et symbolique, qui s’approprie l’Histoire, mythologique et contemporaine… et dont on sort, bouleversé, inconsolable, profondément orphelin.

Lundi 13 juillet 2009, 8 heures. Deux mille spectateurs quittent la cour d’honneur, hagards, fatigués par cette longue traversée nocturne. Mais heureux, émus par cette expérience unique, magique. Le palais des Papes n’avait pas connu pareille affluence depuis le Soulier de satin de Claudel, mis en scène par Antoine Vitez, en 1987 : « C’est long, mais c’est beau que ce soit long », confiait-il alors. « C’est long, mais on n’a pas envie que ça finisse », confient, ce jour-là, les marathoniens de l’ultime représentation de la trilogie.

Lundi 13 juillet, 8 h 30. Les deux mille spectateurs se sont disséminés parmi les terrasses de café, place de l’Horloge. Dans la fraîcheur des rues encore vides, ils se laissent envahir par le souvenir de certaines images : les lumières tamisées de Littoral, le ballet des escabeaux en bois dans Incendies, les cordages impressionnants de Forêts. La brise matinale rappelle le bruissement du vent dans l’étrange rideau à lanières noir, en fond de scène, évoquant à la fois le scintillement des vagues, l’oppression des barreaux de prison ou le foisonnement des branchages. Autre dénominateur commun à la scénographie des trois pièces : un immense drap blanc, recouvrant le plateau, absorbe les traces de peinture projetée, et dessine, là, des empreintes de pas dans le sable, ici, les blessures du sang répandu, dans la violence des accouchements et des guerres.

Bien sûr, il y a des longueurs dans ces sagas familiales tissées par-delà le temps, par-delà les océans. Bien sûr, il y a des instants, au cœur de la nuit, où l’attention vacille et où le sommeil l’emporte. Mais tout le génie de Wajdi Mouawad réside là : saisir le spectateur au moment où il s’y attend le moins, interpeller l’individu et le replacer au centre du collectif, ce collectif qui se joue sur scène et celui qui s’éprouve parmi les spectateurs. Car, au-delà de la performance, Wajdi Mouawad réussit cette étrange alchimie : tout en restant fidèle à lui-même, à son histoire la plus intime, il touche un public unanime, de plus en plus nombreux. On lui reproche un théâtre poétique, pas assez engagé politiquement. C’est oublier que le politique est là, dans ce lien émotionnel fort, consubstantiel au théâtre.

Flashback. Lundi 13 juillet, 7 h 30. Pour les derniers rappels, les techniciens et les ouvreuses rejoignent les comédiens sur le plateau. Ils sont presque une centaine. La majorité des spectateurs, en larmes, ne crie pas « Bravo ! » mais « Merci ! ». Au milieu de ses magnifiques interprètes, Wajdi Mouawad fait une apparition timide. L’ovation dure une vingtaine de minutes. On dirait une scène de transe collective. Lorsque le silence retombe, un immense chagrin nous submerge. Avec l’impression, soudain, d’être orphelin, non pas d’une famille particulière, mais de cette famille universelle, dont traitent ses pièces, familles meurtries et meurtrières qui font la mythologie de notre époque.

Forward. Lundi 13 juillet, 9 heures. Wajdi Mouwad traverse la place de l’Horloge en conduisant la poussette où dort son bébé. Lui aussi vient de traverser cette longue nuit, en famille. Aux terrasses des cafés, des gens se lèvent sur son passage et l’applaudissent. Que dire encore ? Merci, Wajdi. Merci de croire au pouvoir du théâtre et de la poésie. 

Estelle Gapp


Littoral, Incendies, Forêts, trois premières parties du quatuor le Sang des promesses, de Wajdi Mouawad

Cies Au carré de l’hypothénuse (France) et Abé Carré Cé Carré (Québec)

Coproduction espace Malraux, scène nationale de Chambéry

Mise en scène : Wajdi Mouawad

Assistant à la mise en scène : Alain Roy

Avec : Jean Alibert, Annick Bergeron, Véronique Côté, Gérald Gagnon, Tewfik Jallab, Yannick Jaulin, Andrée Lachapelle ou Ginette Morin, Jocelyn Lagarrigue, Linda Laplante, Catherine Larochelle, Isabelle Leblanc, Patrick Le Mauff, Marie‑France Marcotte, Bernard Meney, Mireille Naggar, Valeriy Pankov, Marie‑Ève Perron, Lahcen Razzougui, Isabelle Roy, Emmanuel Schwartz, Guillaume Séverac‑Schmitz, Richard Thériault

Conseiller artistique : François Ismet

Dramaturgie : Charlotte Farcet

Scénographie : Emmanuel Clolus

Costumes : Isabelle Larivière

Lumières : Martin Labrecque (Avignon)

Direction musicale : Michel F. Côté

Réalisation sonore : Michel Maurer

Maquillages et coiffures : Angelo Barsetti

Production France : Anne-Lorraine Vigouroux

Production Québec : Maryse Beauchesne

Direction technique : Laurent Copeaux

Photos des spectacles : © Thibaut Baron

Cour d’honneur du palais des Papes • place du Palais • 84000 Avignon

Les 8, 10, 11, 12 juillet 2009 à 20 heures

Durée : 11 heures (avec deux longs entractes)

50 € | 40 € | 32 € | 25 € | 20 € | 16 € | 13 €

Tournée :

Les 10 et 17 octobre 2009 au Grant T à Nantes

Les 14 et 15 novembre 2009 aux Célestins à Lyon

Le 28 novembre 2009 au Théâtre national de Toulouse

Le 12 décembre 2009 au Théâtre de Sartrouville

Les 19 et 20 décembre 2009 à l’espace Malraux de Chambéry