« Trahisons », de Harold Pinter, les Déchargeurs à Paris

« Trahisons » © Ifou pour le pôle média

« Pinteresques » états d’âme

Par Sylvie Beurtheret
Les Trois Coups

Il est des spectacles qui laissent en bouche un drôle de goût, dont on ne sait dire s’il nous a plu. Et peu importe ! Car seule compte, finalement, cette intéressante saveur qui nous reste coincée au fond du gosier. Et qui, longtemps après, nous interroge et nous nourrit. Il en va ainsi de la minimaliste première mise en scène de Serge Onteniente (plus connu comme assistant de Jacques Audiard) qui nous livre des « Trahisons » fidèles à toute l’ambiguïté de l’écriture ciselée de non-dits du grand Harold Pinter.

Il a toujours eu l’air de ne pas y toucher, feu l’illustre dramaturge et scénariste anglais Harold Pinter (1930-2008). Ainsi : Trahisons. Le mari, la femme, l’amant… Oui, bon, est-on en droit de soupirer, nous voilà repartis dans cette universelle et lassante histoire d’amitié, de mariage et d’adultère, dans ce banal combat triangulaire qui a fait les choux gras du vaudeville. Sauf qu’on est très loin du vaudeville. On frise même la tragédie profonde et déroutante avec cette pièce, qui, sous des dehors anodins et sans mystère, met férocement à nu les conventions bourgeoises et absurdes sur la fidélité (l’amour conjugal n’est pas forcément une vocation !). Et nous jette à la face, en riant jaune, plein d’os à ronger : nos propres batailles dans les méandres de nos sentiments, nos trahisons plurielles, nos propres reniements, l’effritement de notre âme à la poursuite d’un fugitif bonheur, nos lâchetés, nos compromis… Bref, tout ce qui fait la beauté et la limite de notre si grande et si petite condition humaine.

Et c’est là toute la force de l’écriture-iceberg de Pinter (qui n’est pas prix Nobel de la Littérature pour rien, et dont les pièces ne sont pas devenues, par hasard, des monuments inévitables des études théâtrales !) : suggérer l’invisible, dévoiler les non-dits, en nous donnant rendez-vous juste en dessous du texte, par-delà le leurre des mots, l’écran de fumée du langage. Un vrai cadeau empoisonné que cet inimitable style « pinteresque » ! Pour le spectateur, qui doit être perspicace et aux aguets. Pour le metteur en scène et les acteurs, surtout, qui doivent illuminer la précision virtuose d’un texte sobre, toujours sur le fil d’une voix intérieure, par une scénographie et un jeu tout aussi purgés du superflu. Ces Trahisons dépouillées de Serge Onteniente, portées par quatre comédiens confondants de sobriété naturelle, relèvent le défi haut la main. Nous aussi, spectateurs, qui restons de bout en bout violemment concentrés.

Il est vrai que, dès les premières secondes, nous sommes happés par une justesse de ton qui ne nous lâchera plus (un peu sur la fin quand même, les héros s’étant fatigués). Que ce soit Robert (corrosif et aimable Philippe de la Villardière), le mari qui savait ; que ce soit Emma (forte et fragile, dure et tendre Lætitia de Fombelle) sa femme qui le lui avait dit ; ou que ce soit Jerry (charismatique, lâche et blessé Philippe Hérisson), l’amant qui ne savait pas que son ami le mari savait (vous suivez ?), tous les comédiens déploient le même jeu invisible. Un jeu épuré, qui semble couler de source. Oui, tous (jusqu’au garçon de café italien interprété par Fernando Scaerese !) ont cette même manière, maîtrisée, droite, rythmée coupante, de dire le texte comme s’ils l’inventaient à chaque fois. Du coup, toute cette histoire racontée à rebours, comme on remonte le fil menteur du temps et des souvenirs, résonne à vif.

Sur la scène noire et grise, presque vide, rien ne distrait de cet essentiel jeu d’acteur. À part les brefs jeux de lumière (comme le flash d’un appareil photo) qui suggèrent le travail de la mémoire, fixant dans nos têtes son album d’instantanés. On dirait que se joue là une partie d’échecs. Serrée, tendue. Mais, sous les masques impassibles de ces pions-acteurs, on voit les blessures, les solitudes. On entend les nombreux silences qui mettent à nu, deviennent les seules réponses aux incessantes questions. On devine les consciences aux abois. Et on se laisse entraîner dans ces sables mouvants, replongeant dans nos propres petites histoires, revivant nos propres questionnements. Qui trahit qui ? Impossible à dire.

Comme il est bien difficile de dire : j’ai aimé ou je n’ai pas aimé cette pièce. Pour faire pencher la balance dans le mauvais sens, on pourrait objecter que, sur le chronomètre froidement réglé du jeu des acteurs, il manque la folle petite trotteuse du désir. On ne sent pas, on ne voit pas l’attirance sexuelle entre les amants. Ou tout ça est bien maladroit. Mais, justement, se dit-on, ça ne peut être que fait exprès : la passion est d’autant plus saillante quand elle se tait, quand on la cache, quand on la bride…

Diantre que cette pièce colle des états d’âme et donne du fil à retordre à la critique… Normal ! N’est-il pas difficile de coller une simple étiquette à ce « classique moderne » de Pinter, ce « Shakespeare de son temps » finalement totalement inclassable ? 

Sylvie Beurtheret


Trahisons, de Harold Pinter

Mise en scène : Serge Onteniente

Traduction : Éric Kahane

Avec : Lætitia de Fombelle, Philippe Hérisson, Philippe de la Villardière, Fernando Scaerese

Photo : © Ifou pour le pôle média

Les Déchargeurs • 3, rue des Déchargeurs • 75001 Paris

Réservations : 08 92 70 12 28

Du 30 mars au 8 mai 2010 à 20 heures, du mardi au samedi

Durée : 1 h 15

22 € | 18 € | 14 € | 10 €