« Tristan », d’Éric Vigner, Théâtre de Gennevilliers

Tristan © Alain Fonteray

L’amour fou exalte toujours la jeunesse

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Avec « Tristan » créé en 2014 au Théâtre de Lorient (suivi de « Partage de midi » et du « Vice-consul »), Éric Vigner s’immerge dans le mythe de la passion tragique. Sa version actuelle, présentée au T2G, fleurit la tombe d’un héros littéraire qui traverse les âges. Elle compose un bouquet aux parfums frais, aux charmes inégaux.

« Ni vous sans moi, ni moi sans vous ! », chante le lai de Marie de France ¹ : Tristan et Iseult, comme le chèvrefeuille enroulé autour du noisetier, trépassent s’ils sont séparés. Même dans la mort, leurs bouches unies se figent. Depuis « Pyrame et Thisbé » dans les Métamorphoses d’Ovide, le thème de l’amour fusionnel et funeste de jeunes amants que tout sépare irrigue la littérature et l’art. Mais que reste-t‑il de la légende médiévale dans notre monde mouvant privé de héros, et sur une scène contemporaine où les personnages tendent à s’exténuer ? Éric Vigner convoque cette matière trouée (qui nous est parvenue par fragments depuis le xiie siècle) pour la façonner, l’étirer et la « confronter à la jeunesse ».

Justement, les lycéens d’option théâtre présents dans la salle sont envoûtés. Quelle âme sensible de dix‑sept ans resterait hermétique à la poésie des tableaux présentés par le metteur en scène plasticien ? Des acteurs, jeunes et beaux, expriment la fureur amoureuse de Tristan, Iseult et Marc. Ils la racontent, la jouent, la commentent, dans un rapport frontal au public. Ça sent l’iode, les herbes magiques et le sang. Une violence qui n’exclut pas le rire. Les motifs de la fable, tressés avec art, forment des images poétiques très sensorielles sur le plateau. Mots et corps donnent à voir ou à rêver les cheveux d’or d’Iseult la Blonde, déposés par une hirondelle à Tintagel, le corps rompu de Tristan abandonné dans une barque (dérivant entre Cornouailles, Irlande et Bretagne), l’épée rutilante qui symbolise leur union adultère, les « blanches mains » de la seconde Iseult, ou le fameux voile noir qui préfigure la ruine du couple.

La scénographie, la lumière, les costumes concourent aussi à la réussite du spectacle. Ils servent une esthétique baroque et contemporaine qui indique le caractère changeant et inabouti du mythe, autant que l’instabilité de notre temps. Des panneaux transparents soulignent ainsi la dualité des personnages, reflètent l’écume argentée et les vagues d’or de la mer – symbole de la fluctuation, de la séparation, de l’infini. Un rideau de perles, déjà utilisé dans un autre spectacle, esquisse un paysage à la fois abstrait et tangible, derrière les amants. Les costumes empruntent à l’époque médiévale, au monde celte, à la Renaissance et au présent. Cet univers stylisé, en noir et blanc, met en valeur les protagonistes, leur chair, leur désir, leur violence. Il permet aussi d’accueillir des références et des procédés exaltant le thème du double et la théâtralité (vidéo, commentaires ou récits des narrateurs, scènes bouffonnes sorties d’un drame de Shakespeare).

Des vagues de références font tanguer le navire

Néanmoins, ce que l’on déplore, c’est le va-et‑vient presque mécanique entre chaque épisode de la fable et le monde présent : Tristan, l’orphelin mélancolique qui vogue sur les mers, est un migrant qui parle toutes les langues, souscrit à toutes les religions ; le chevalier arthurien est devenu un soldat engagé dans tous les conflits contemporains (Afghanistan, Kaboul, Irak, Mali) avant de trahir son pays. Le Morholt, qui réclame son tribut de jeunes gens au roi de Cournouailles est comparé aux esclavagistes modernes. Le cheveu d’or laissé dans la pierre à Tintagel rappelle le choc du 11‑Septembre ! L’île verte où Iseult soigne Tristan sert de prétexte pour traiter de l’île d’Utoya, du lycée Newton ou de Merah (meurtres de lycéens perpétrés par un jeune). Le couple maudit, fuyant les règles sociales et religieuses en partant vivre dans la forêt, est associé au héros du film de Sean Penn Into the Wild qui rejette la mondialisation. Ce déferlement de références politiques et culturelles ² parasite, ennuie, bloque l’émotion : trop pédagogique, démagogique, démonstratif.

En songeant à l’AntiFaust foutraque mais inventif de Creuzevault, on se dit qu’on aurait aimé voir les Tristan, Iseult et Marc d’aujourd’hui, plus détachés de leur légende. Au lieu de cela, on assiste à une pièce autotélique, qui présente le mythe autant qu’elle le commente. C’est un autre choix.

La proposition de réécriture de Vigner ne manque donc pas de qualités. La scène de la déclaration d’amour d’Iseult à Tristan suivie de leur mort est même exquise : le chant de sirène de Zoé Schellenberg irradie le plateau. Mais le spectacle se heurte à des clichés, use parfois de procédés faciles (comme l’utilisation des codes de la série télé américaine) qui l’affaiblissent. À moins que tout cela ne soit qu’un jeu avec les stéréotypes de l’amour-passion (love story ends badly) ? 

Lorène de Bonnay

  1. Le lai du Chèvrefeuille.
  2. L’Odyssée, Roméo et Juliette, le Roi Lear, Eyes Wide Shut, Wîs et Râmîn, etc.

Tristan, d’Éric Vigner

Texte publié aux éditions Les Solitaires intempestifs

Texte, mise en scène, décor et costumes : Éric Vigner

Avec : Bénédicte Cerutti, Matthias Hejnar, Alexandre Ruby, Jules Sagot, Zoé Schellenberg, Isaïe Sultan, Mathurin Voltz

Collaboration artistique : Olivier Dhénin, Jutta Johanna Weiss

Lumière : Kelig Le Bars

Son : John Kaced

Atelier costumes : Anne‑Céline Hardouin, assistée d’Emmanuelle Dessoude, Laëtitia Guinchard, Carole Martinière

Accessoires costumes : Robin Husband

Maquillage et coiffure : Anne Binois

Assistant à la mise en scène : Olivier Dhénin

Assistant au décor, accessoiriste : Vivien Simon

Photo : © Alain Fonteray

Théâtre de Gennevilliers • 41, avenue des Gésillons • 92230 Gennevilliers

Réservations : 01 41 32 26 26

Site du théâtre : www.theatre2gennevilliers.com

Du 21 au 26 février 2017, mardi et jeudi à 19 h 30, vendredi et samedi à 20 h 30, dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 30

24 € | 7 €