« Un fils de notre temps », d’après Ödön von Örváth, les Célestins à Lyon

« Un fils de notre temps » © Jean-Louis Fernandez

Impasse de la haine

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

D’Ödön von Horváth, l’un des plus grands dramaturges de langue allemande du xxe siècle, mort de façon tragique et absurde à Paris en 1938, Simon Delétang met en scène « Un fils de notre temps ». Il s’agit de l’adaptation théâtrale d’un court roman établie par Guntrahm Brattia, comédien et metteur en scène autrichien, décédé lui aussi brutalement en 2014. Les Célestins coproduisent et accueillent cette création.

« Un pauvre chien de chômeur » s’engage dans l’armée. Orphelin de mère et révolté par le pacifisme de son père, il pense trouver à la guerre un monde simple et généreux. Entraîné à tuer, il devient un héros. Grièvement blessé, il doit quitter l’uniforme. De retour dans la rue, il s’y laisse mourir de froid. Un fils de notre temps décrit le parcours schizophrénique d’un jeune homme en quête d’identité, fasciné par le nazisme et en proie à des visions d’horreur. Entre réalité historique et fantasmagorie délirante, le spectacle dresse le portrait implacable d’une jeunesse perdue, exempte de repères, que la naïveté et la solitude conduisent au crime et au suicide.

La représentation commence par un long noir, signe d’une descente fatale aux enfers. Le retour de la lumière découvre un espace blanc, ceinturé de rouge, clos au lointain par un mur brillant, noir lui aussi. Des dizaines de paires de bottes, noires encore, sont alignées sur le sol. Image terrible d’un ordre guerrier que l’imagination du spectateur peut aussitôt convertir en autant de croix blanches d’un cimetière militaire. Cette installation saisissante opère également comme une boîte à fantasmes. Une porte s’ouvre en fond de scène et fait surgir des personnages (père, capitaine, infirmiers, veuve…), inquiétants fantômes habitant la mémoire du fils de notre temps. Une niche apparaît, et s’établit la présence irréelle d’une femme rencontrée au guichet d’un château hanté de fête foraine. Spectre d’une sorte de Joconde dont elle a le sourire énigmatique, l’ovale du visage et la position des bras et des mains. Et puis, il faut y revenir, les multiples images construites avec les bottes : défilé de parade, chaos de la bataille, charnier des victimes, lit des amours adultérines… Inspirés par l’œuvre de Eleanor Antin, célèbre plasticienne américaine d’art conceptuel, les choix de Simon Delétang et de son scénographe Daniel Fayet sont d’une rigueur et d’une puissance d’évocation extraordinaires.

Écrit à la première personne, ce long monologue traversé d’éclairs poétiques d’Ödön von Horváth courait le risque de n’être, une fois porté à la scène, qu’un théâtre de discours. Il n’en est rien. L’adaptation retenue par Simon Delétang contient d’efficaces ruptures dialoguées. Rapides, avec une langue acérée, elles relancent en permanence l’écoute. Elles confrontent le jeune soldat à la dérive à la vanité de son parcours erratique. À celui que guette la démence, elles offrent la possibilité d’émouvoir. Au choc, à l’effroi, résistent des instants fragiles d’humanité pitoyable ou attendrissante. Ce fils de notre temps est la victime d’une idéologie radicale. On traverse avec lui une saison en enfer au temps des assassins. Rimbaud des rues et des casernes, il incarne sans envoûter une écriture furieuse qui fait de lui le terrifiant passeur d’un contenu en résonance terrible avec aujourd’hui.

« Je m’avance, je parle et vous m’écoutez »

Dans le dossier d’accompagnement de son spectacle, Simon Delétang écrit : « L’art du théâtre doit tenter de renouer avec l’essence de son être : je m’avance, je parle et vous m’écoutez ». Il déclare aussi : « Ce projet est indissociable d’un désir d’acteurs ». Sa réalisation justifie pleinement ses propos grâce au trio majeur de comédiens qui l’entoure. Thibault Vinçon possède l’innocence et la cruauté du jeune homme égaré. Debout l’arme au poing, accroupi, sonné par la rage et le doute, écroulé au sol par les souffrances de ses blessures, aveuglé par sa sexualité violente, il donne à voir magnifiquement l’ambivalence permanente de son rôle. Il oscille sans cesse entre la détresse d’une adolescence bafouée et le masque hideux de la bête immonde. Thierry Gibault, successivement père découragé, capitaine suicidaire, infirmier débordé ou petit patron cynique, maîtrise avec finesse et retenue ses personnages. Son maniement de la distance et de l’ironie font merveille. Quant à Pauline Moulène, alternativement épouse rigide, apparition étrange, infirmière bienveillante, veuve amante ou simple employée de bureau, elle irradie de sensualité bridée ou abandonnée chacune de ses scènes. Elle y ajoute un travail vocal d’une rare musicalité.

Merci à Simon Delétang et à l’ensemble de son équipe, costumière, éclairagiste et musicien en direct compris, pour ce spectacle puissant et engagé. À l’instar de ses jeunes et brillants confrères metteurs en scène, Arthur Fourcade, Philippe Mangenot, Thomas Poulard et Olivier Rey, il mériterait de prendre plus souvent à Lyon la place qui lui revient. 

Michel Dieuaide


Un fils de notre temps, d’après Ödön von Örváth

Adaptation : Gunthram Brattia

Texte français : Simon Delétang

Cie Kiss My Kunst • 46, montée de la Grande-Côte • 69001 Lyon

08 99 23 77 20

Mise en scène : Simon Delétang

Avec : Thibault Vinçon, Thierry Gibault, Pauline Moulène

Scénographie : Daniel Fayet

Costumes : Julie Lascoumes

Lumières : David Debrinay

Son, musique en direct : Nicolas Lespagnol-Rizzi

Régie générale : Nicolas Hénault

Régie lumière : Sylvain Tardy

Photo : © Jean-Louis Fernandez

Administration, production, diffusion : Sébastien Lepotvin / [box.prod] diffusion

Coproduction : les Célestins, la Comédie de Reims, Théâtre Dijon-Bourgogne, Comédie de Saint-Étienne

Production déléguée : Cie Kiss My Kunst

Avec le soutien de : D.R.A.C. Rhône-Alpes, région Rhône-Alpes, ville de Lyon

Remerciements à : l’E.N.S.A.T.T., et au Théâtre national de la Colline

Les Célestins • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

Réservations : 04 72 77 40 00

Site du théâtre : www.celestins-lyon.org

Courriel de réservation : billetterie@celestins-lyon.org

Du 20 au 31 janvier 2015, du mardi au samedi à 20 h 30

Durée : 1 h 30

21 € | 18 € | 15 € | 12 €

Tournée :

  • Du 4 au 6 février 2015 à la Comédie de Saint-Étienne
  • Du 13 au 14 février 2015 au festival Scènes d’Europe à la Comédie de Reims
  • Du 25 février au 27 mars 2015 à la Comédie de Valence itinérante
  • Du 10 au 14 mars 2015 au Théâtre Dijon-Bourgogne
  • Du 1er au 2 avril 2015 à l’espace André-Malraux à Chambéry
  • Le 8 avril 2015 au Théâtre de Bourg-en-Bresse