« Un œil, une oreille », compagnies l’Aurore / Kok Thlok, Théâtre Claude‑Lévi‑Strauss, musée du Quai‑Branly ‑ Jacques‑Chirac à Paris

Des formes ciselées dans la lumière

Par Anne Losq
Les Trois Coups

Les artistes des compagnies l’Aurore (de France) et Kok Thlok (du Cambodge) ont vraisemblablement pris du plaisir à travailler ensemble, rendant ainsi un vibrant hommage au théâtre d’ombres, tout en n’hésitant pas à en moderniser la forme. Il en résulte une heure de rêverie sans paroles qui plaira beaucoup aux adultes et qui conviendra aux enfants (bien que les plus jeunes risquent de s’impatienter).

L’histoire qui nous occupe ici est celle de jumeaux. Se trouvant séparés à la naissance, ils doivent faire l’expérience de la solitude. Les séquelles de cette rupture originelle sont manifestes : le garçon est privé d’une oreille tandis que la fille n’a plus qu’un œil. Les deux enfants s’embarquent alors dans une aventure où ils tentent de se réunir afin de recouvrer un sentiment perdu de plénitude.

Les lumières participent grandement à l’atmosphère onirique du mythe. Elles se concentrent sur les marionnettes de cuir et de papier, plongeant le reste de la scène dans une obscurité opaque. Les objets eux-mêmes sont souvent illuminés de l’intérieur à la manière d’ombres inversées. Ces formes phosphorescentes rappellent notre humanité, bien qu’elles soient aussi fondamentalement différentes. De par leur intime étrangeté, elles nous entraînent dans un univers parallèle empli de symboles évocateurs.

Le plateau, sobre, n’en est pas moins animé. Les décors de papier, jamais fixes, se transforment sans cesse et deviennent de nouveaux personnages. Un dragon s’élance, majestueux et menaçant, sur l’un des enfants. Puis c’est au tour d’un monstre à deux têtes. Les longs cous de papier ondulent, se froissent et se métamorphosent soudain en embarcation. En miroir, les silhouettes souples et discrètes des marionnettistes établissent la fluidité des mouvements.

La musique, elle aussi, accompagne le cheminement des protagonistes. Ce beau mélange de percussions, de cloches, d’instruments à cordes et de voix évoque le Cambodge. Mais les musiciens ne se contentent pas de respecter les traditions. Ils font la part belle à l’expérimentation musicale et mettent leurs instruments au service des marionnettes. Cela contribue à la création d’un monde scénique singulier où l’on se sent au commencement de tout, dans « une histoire d’avant les mots, une histoire d’avant le monde », comme l’annonce le narrateur en début de séance.

Besoin d’une certaine maturité ?

Ma critique principale ne concerne pas tant la pièce elle-même, pleine d’inventivité et de sensibilité, que le fait qu’elle soit surtout proposée à un jeune public. Les horaires de représentation en journée et pendant les vacances scolaires avantagent en effet les familles et, dans le même temps, desservent les spectateurs adultes.

Si des enfants plus âgés (ayant dix ans, par exemple) profiteront d’un bout à l’autre du spectacle, je doute que les plus jeunes aient la patience requise pour apprécier ce style si rigoureux. Certaines petites voix entendues au cours de la représentation, bien que très attendrissantes, exprimaient clairement leur ennui, au grand dam de leurs parents qui essayaient, tant bien que mal, de les calmer et de les empêcher de parler trop fort. À l’inverse, j’ai pensé à certains amis, majeurs et vaccinés, qui prendraient certainement plaisir aux nuances de ce conte, mais qui ne pourront malheureusement pas se déplacer au musée du Quai‑Branly aux heures affichées.

Une chose est sûre : ces marionnettes d’ombre et de lumière éveillent l’imaginaire, invoquent le voyage et l’introspection. Et je suis d’avis que les adultes, peut-être même plus que les enfants, ont bien besoin de répondre à l’invitation. 

Anne Losq


Un œil, une oreille, de la compagnie l’Aurore, en collaboration avec Kok Thlok

Mise en scène : François Dubois, assisté d’Aurélie Ianutolo

Manipulation : Heng Ann, Frédéric Vern, Long Malis, Kalima Yafis Köh

Chant : Long Malis, Kalima Yafis Köh

Musique : Yorn Tom, Luc Girardeau

Scénographie et costumes : Fanny Gautreau

Construction du décor : Sopheak, Sophiep

Lumière et manipulation : Jean‑Christophe Robert

Création des marionnettes : collective

Théâtre Claude‑Lévi‑Strauss • musée du Quai‑Branly • 37, quai Branly • 75007 Paris

Réservations : 01 56 61 70 00

Site du théâtre : http://www.quaibranly.fr/fr/

Métro : ligne 9, arrêt Alma‑Marceau ; ligne 8, arrêt École‑Militaire, ligne 6, arrêt Bir‑Hakeim

Du 26 au 30 décembre 2016 à 17 h 30, mardi 27 décembre et vendredi 30 décembre à 14 h 30 et 17 h 30

Durée : 1 heure

20 € | 15 € | 10 €