« Und », de Howard Barker, Théâtre des Abbesses à Paris

« Und » © Christophe Raynaud de Lage « Und » © Christophe Raynaud de Lage

Déconcertant !

Par Isabelle Jouve
Les Trois Coups

Dans ce monologue du dramaturge britannique Howard Barker, Natalie Dessay nous offre une prestation incroyable de talent.

La soprano reprend ce spectacle créé il y a un an à Tours. Le metteur en scène, Jacques Vincey, directeur du centre dramatique régional de Tours, ne s’est pas trompé lorsqu’il lui a proposé ce texte. Und, le seul monologue écrit par Howard Barker, n’a été monté qu’une fois en France et de manière confidentielle. C’est Vanasay Khamphommala, spécialiste de Howard Barker et collaborateur de Jacques Vincey, qui a traduit le texte. L’auteur est réputé pour la complexité et la richesse de ses personnages féminins. Le metteur en scène a senti que Natalie Dessay serait à la hauteur de toute la difficulté de ce rôle déconcertant. « C’est une interprète très intuitive, qui a un instinct du plateau. » Et il a eu raison. Pour sa grande première dans une nouvelle partition, celle qui rêvait déjà d’être comédienne (« J’ai toujours voulu être actrice, mais le hasard de la vie a fait que j’ai été happée par le chant. ») montre toute la palette de son talent. Même si l’inquiétude ne l’a pas lâchée : « Bien sûr, j’ai eu peur, parce que c’est nouveau, que je ne l’avais jamais fait, que ce n’est pas un théâtre de divertissement. Les gens vont sûrement être déconcertés. ».

En s’installant à sa place, le public a la surprise de découvrir l’artiste déjà sur scène. Elle est totalement immobile, drapée dans un long fourreau rouge au centre du plateau. Elle semble immense. Au-dessus et autour d’elle, accrochés aux cintres, des blocs de glace taillés pendent comme des lames de cristal. À l’avant-scène, côté cour, Alexandre Meyer, compositeur et interprète, est assis avec divers instruments de musique.

Nathalie Dessay © Simon Fowler
Nathalie Dessay © Simon Fowler

Une fois les lumières de la salle éteintes, Natalie Dessay lance : « En retard ». Pendant une brève seconde, les spectateurs pensent qu’elle s’adresse à un malencontreux auditeur arrivé après l’heure. Quelques rires fusent. Mais, non. C’est la représentation qui commence. L’intrigue est difficile à cerner. Pour Howard Barker, l’audience est seule responsable de la lecture qu’elle fera de la pièce. C’est peu dire. Le point de départ paraît simple : une femme attend un homme. Le reste est quelque peu obscur. Ni le lieu ni le temps ne sont spécifiés. Cette femme se prétend être une aristocrate juive. L’homme qu’elle espère est invisible. Il se manifeste néanmoins par toutes sortes de bruits : cloches, verre brisé, porte enfoncée à coups de massue, pleurs. Est-ce une histoire de l’humanité qui se dessine, « une lutte désespérée contre l’anéantissement » ? À chacun son interprétation. Ce n’est pas pour rien que l’auteur a nommé lui-même son œuvre « le théâtre de la catastrophe ».

« Pour mieux bousculer les repères du spectateur »

Pendant une heure et dix minutes, la comédienne va monologuer en passant avec talent par toutes les émotions. On comprend que ce texte lui ait plu. « La pièce m’a parlé », dira-t-elle. Le dramaturge a privilégié l’émotion par rapport à la raison « pour mieux bousculer les repères du spectateur ». Je confirme : nos repères sont chahutés. La femme que l’on écoute est tour à tour impérieuse, effrayée, joyeuse, sarcastique, froide, vaniteuse, etc. Elle est là où on ne l’attend pas. De plus, il est clair que Howard Barker a un vrai intérêt pour la voix, lui qui a aussi travaillé pour l’opéra et la radio. Natalie Dessay module parfaitement et à loisir son instrument.

La scénographie est d’une incroyable beauté. Les blocs de glace fondent lentement. Les gouttes, qui tombent sur le sol revêtu d’une immense bâche en plastique, résonnent et rythment les mots et les gestes. Au fur et à mesure du dégel, les blocs s’écrasent sur scène dans un fracas qui fait à chaque fois sursauter le public. La musique d’Alexandre Meyer vient en outre asseoir certaines scènes très tendues.

En 2017, Natalie Dessay a « un projet de pièce drôle » et espère « réussir à faire un Feydeau ». 

Isabelle Jouve

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Und, de Howard Barker

Mise en scène : Jacques Vincey

Avec : Natalie Dessay et Alexandre Meyer

Dramaturgie : Vanasay Khamphommala

Lumières : Marie‑Christine Soma

Assistante lumières : Pauline Guyonnet

Musique et sons : Alexandre Meyer

Costume : Virginie Gervaise

Maquillage et perruques : Cécile Kretschmar

Photo : © Christophe Raynaud de Lage et Simon Fowler

Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

Site du théâtre : www.theatredelaville-paris.com

Métro : Abbesses

Du 29 avril au 14 mai 2016, du lundi au samedi à 20 h 30

Durée : 1 h 10

30 € | 27 € | 18 € | 10 €

Tournée 2016

  • Du 17 au 21 mai, Théâtre des Bernardines, Marseille
  • Du 24 au 25 mai, Comédie de Valence
  • Du 1er au 4 juin, Centre dramatique national d’Orléans