« Vitriòli », de Yànnis Mavritsàkis, gymnase Paul‑Giéra à Avignon

« Vitriòli » © Marilena Stafylidou

Agaçante balade au cœur de la psychose

Par Lise Facchin
Les Trois Coups

Créé au Théâtre national de Grèce à Athènes, « Vitriòli », de Yànnis Mavritsàkis, explore l’impasse générationnelle à travers le développement de la folie d’un jeune homme. Le texte est déjà dense, la mise en scène de Py coule le navire.

Dans le gymnase Paul-Giéra, la scène est disposée de manière bifrontale et le public prend place devant un gigantesque rideau de plastique transparent, taché de gouttelettes sombres par endroits, qui voile l’espace scénique. Intrigué, chacun s’installe attendant l’amorce du spectacle, opéré finalement au prix d’une grande douleur auditive et visuelle : détonation colossale accompagnée d’un flash de lumière aveuglant. Sursaut général. Ça commence bien…

La première scène est celle de l’exorcisme du jeune homme, sous les yeux de sa mère. Tout y est, le saut, le débit de langage, la fumée, l’habit noir, les râles, le jeune homme convulsant au sol, la bave, et tout. Py a pris soin de ne pas faire surtitrer cette scène alors que la pièce est jouée dans le texte original : un petit effet de lingua esoterica, assez brillant, il faut bien le dire, au milieu de ce fatras stéréotypé. Deuxième décharge sonore et lumineuse, et les rideaux sont tirés d’un coup sec, dévoilant la scène. Encore une idée tout à fait réussie : cette fumée qui remplit tout l’espace enserré entre les rideaux de plastique crée à la fois une impression de distance et, plus intéressant, une différence dans des degrés de précision de la perception du public.

Ce texte étrange, noueux, sombre et sans lueur d’absolution ni cynisme pour autant, est porté par des acteurs fabuleux. Le jeune homme est d’une justesse sans faille. On sent l’ombre de sa psychose recouvrir peu à peu son être, sans jamais qu’il ne soit dans l’outrance ni l’artifice, et l’on sent dans la tension extrême qu’implique son rôle l’épreuve physique qu’il doit traverser chaque soir. La mère et le beau-père sont tous deux merveilleux de présence et de sincérité.

Insipide nudité et tympans vrillés

Hélas, si la direction d’acteurs est plus qu’admirable, Olivier Py s’est clairement laissé entraîner vers ce qu’il a de moins intéressant. Ni lorsqu’il ouvre la scène sur une fellation fort réaliste, ni sur cette exaspérante habitude de mettre tout le monde nu, il ne nous apprend rien, ne nous choque même pas, ne nous transmet rien. Il n’est pas nécessaire d’évoquer en détails l’extrême lassitude qui nous prend à ce genre de ressorts dramatiques compassés et d’une obsolescence consommée. Aucun propos un tant soit peu profond ne semble en transparaître. Dans le texte de Mavritsàkis *, dont nous ne connaissons qu’une traduction partielle, une didascalie met effectivement en scène la mère, nue. On ne peut toutefois nier qu’il y a bien des moyens de mettre en scène la nudité. La manière de Py, frontale, crue et provocante à peu de frais, est une facilité sans grand intérêt qui n’a rien à raconter.

La bande-son est à elle seule une véritable abomination, le cercle de l’enfer réservé à ceux qui péchèrent par l’audition… Elle est tellement douloureuse pour les tympans, à grand renfort de larsens et de détonations, que nous étions nombreux à prendre l’apparence de certains des damnés de Michel-Ange, tourmentés de l’intérieur, les mains collées aux oreilles. D’autant qu’on en décode assez facilement le langage, paraphrasant la folie par des plaquages de touches de piano et des sons vrillant les tympans… Quels cordages ! Si, au moins, cette bande-son avait été dosée avec plus de parcimonie et d’intelligence, elle aurait peut-être apporté autre chose au spectacle qu’une douleur aiguë au contenu symbolique un peu lourd.

Une scénographie de toute beauté

Quelques merveilles, néanmoins. La scénographie tout d’abord. Les acteurs y jouent sur une scène faite d’un bac de terre sombre et poudreuse, imprimant les pas et diffusant une matière trouble. De part et d’autre, deux hauts panneaux de bois, rappelant le théâtre de marionnettes, où apparaissent parfois certains personnages en buste. Un espace hors scène, donc hors action immédiate, mais permettant le regard sur celle-ci. Les éléments de décor, comme ce lit en métal que les comédiens déplacent pour modifier l’espace ou cette casserole de fer blanc dont la matité accroît la taille, faisant croire à l’allégorie d’un monstre familial dévorant, impriment à l’ensemble de la mise en scène une esthétique cohérente, intelligente et d’une fine éloquence. Et puis il y a cette terre qui s’imprègne partout, tache, marque et souille, noircit, grignote l’espace ! Elle contribue à une des rares réussites de Py dans ce spectacle, cette ambiguïté dans l’interprétation de ce qui se joue sous nos yeux. Nous ne savons guère si nous sommes dans l’esprit du jeune homme, dans les fantasmes qu’il pose sur une société et une famille qui l’étouffent, ou dans la perception du réel.

Un spectacle qui, malgré d’évidentes superbes idées, des comédiens de talent fort bien dirigés, pèche par certains partis pris agaçants et faciles de la mise en scène. On en perd le texte. 

Lise Facchin

* Traduction partielle in Auteurs dramatiques grecs d’aujourd’hui. Miroirs tragiques, masques modernes, éditions Théâtrales, Cahiers de la maison Antoine‑Vitez, Paris, 2014.


Vitriòli, de Yànnis Mavritsàkis

Traduction : Dimitra Kondylaki

Mise en scène : Olivier Py

Assistante à la mise en scène : Xenia Themeli

Avec : Maria Kechagioglou, Minas Chatzisavvas, Nikos Chatzopoulos, Dimitris Lolos, Periklis Moustakis, Kitty Paitazoglou, Haris Tzortzakis

Scénographie et costumes : Pierre-André Weitz

Assistant à la scénographie et aux costumes : Paul Thanopoulos

Lumières : Bertrand Killy

Photo : © Marilena Stafylidou

Gymnase Paul-Giéra • avenue Eisenhower • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Site : http://www.festival-avignon.com/fr/spectacles/2014/vitrioli

http://www.pearltrees.com/festivaldavignon/vitrioli-olivier-py/id10952144

Du 10 au 19 juillet 2014 à 22 heures, relâche le 14 juillet 2014

Durée : 1 h 30