Sélection formes insolites, Festival Off Avignon

Joseph-Java-l’interview-Jean-Louis-Baille-Lucie-Gougat © Ernesto-Timor

Quézako ?

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Deux étranges conférences et une entrevue atypique : voilà trois quézakos charmants pour penser à sauts et à gambades. « Ami.e.s, il faut faire une pause », « La diversité est-elle une variable d’ajustement ? » et « Joseph Java, l’interview » : de quoi passer d’agréables moments en sympathiques compagnies.

« Ami.e.s, il faut faire une pause » : une carte du tendre philosophe

Vous gardez en bouche le goût amer d’un mauvais spectacle vu la veille ? La nuit fut trop courte ? Il fait décidément trop chaud ? Allez vous réveiller en douceur avec le délicieux Ami.e.s, il faut faire une pause de Julien Fournet. On y entre déjà réconfortés par la chaleureuse scénographie inclusive d’une salle métamorphosée pour l’occasion. On en sort, revigorés comme après une randonnée avec des amis.  

Randonnée ou séjour de remise en forme ? Kayak, acrobranche et surf sont en effet au programme. Mais que les réfractaires au sport (comme moi) se rassurent, ils seront certes invités à quitter le confort de leur siège, mais ce ne sera que pour briser… le quatrième mur. Et encore, s’ils le souhaitent ! Ils siroteront alors un breuvage tonifiant (plaisir pour les papilles) et/ou se vautreront dans la douce torpeur du plateau (engourdissement bienfaisant). Car le spectacle propose une expérience de pensée et Julien Fournet, qui en signe la conception, se définit comme « un guide de situations ». Auprès de lui, nous découvrirons, par exemple, le fleuve des sensations ou le lac des moralités.

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« Ami.e.s, il faut faire une pause » de Julien Fournet  © Subsistances

Le concept est original et fonctionne à merveille. On voyage en terre philosophique, comme à la promenade, avec la fantaisie, l’aménité de Julien Fournier, en prime. Pédagogue qui s’interdit de pontifier, ce dernier dispense une attention bienfaisante aux spectateurs. Son adresse est franche, son propos limpide comme l’eau d’un torrent. Ce n’est donc pas la philo pour les nuls, mais à portée de chacun. On pourra grogner sur une caractérisation des Cyniques, ou ne pas être d’accord avec celle des Épicuriens, le comédien sait en tout cas rapprocher le ciel des idées de la terre odorante des forêts. Par ailleurs, le charme naïf de la projection conçue par Sébastien Vial évoque ces cartes du tendre où on localisait les états amoureux.

Julien Fournet s’interroge en philosophe sur ce qui nous marque dans une vie. Et ce questionnement est en même temps une leçon de dramaturgie car, sans doute, le spectacle restera en mémoire du spectateur, non seulement par les idées qu’il développe, mais aussi par les sensations qu’il suscite. Contact de la voûte plantaire, vision d’une pluie de « balles-mirabelles », souvenirs auditifs de nappes sonores aux volumes divers nous amènent ailleurs : une philosophie sensitive et bienveillante à découvrir.

« Joseph Java, l’interview » : la poésie aux petits rognons

Vous cherchez un opus tendre et poétique : Joseph Java, l’interview pourrait bien vous plaire. Vous serez accueillis dans un dispositif intimiste par deux hôtes décalés. Car souvent le clown va par deux, comme l’interview. Ses duos de contraires font saillir les décalages et par-là le sourire : Laurel et Hardy, l’Auguste et le clown pailleté… Joseph Java et Georges Barbas. L’entrevue, forme désormais très en vogue sur les scènes, offre donc bien le prétexte à la rencontre improbable entre un vidéaste qui enquête sur la poésie et un clown qui vit en poésie.

Joseph la savoure en effet en gourmand, comme une tarte aux pommes ou des rognons. Et c’est avec les mots d’un enfant (jamais loin du clown) qu’il l’évoque faisant tintinnabuler ses sonorités : par exemple « ribambelle », « peccadille ». Avec le sérieux de l’enfant, encore, il la prend au pied de la lettre : « Hop, paf, poésie ». On vous laisse imaginer sa stupeur face à un homme qui théorise « une poésie en acte du faire tarte ». Joseph lit des auteurs qui explorent la violence et exaltent les charognes. La poésie qui « fait des câlins » entre aussi en collision avec une poésie « coup de pelle » et… cela fait des étincelles.

Une bonne part du charme de la proposition tient à cet étonnement qu’incarnent à merveille les interprètes. Jean-Louis Baille compose un clown lunaire et enfantin. Adoptant un jeu naturel, Paul Éguisier est comme le relai du spectateur : tour à tour amusé, éberlué et/ ou attendri. Les comédiens sont assis mais tout se lit sur leurs visages expressifs. C’est pourquoi on regrette même de ne pas être plus proches de la scène. On a l’impression que la mise en scène fine y gagnerait.

Mais le spectacle tient aussi son intérêt de son écriture. Pour évoquer sans avoir l’air d’y toucher des questions qui se trouvent d’ordinaire dans des essais littéraires (de la facture du Qu’est-ce que la littérature ? de Jean-Paul Sartre), il emploie les chemins buissonniers de la fantaisie verbale. On songe parfois à un Beckett, mais épicurien et tendre, ouvert au chant des mots et du monde.

« La Diversité est-elle une variable d’ajustement ? » : consultation pleine de piquants et pointes d’humour sur des questions sérieuses

Cette pseudo consultation (qui donne son titre interminable au spectacle) ne traite pas de poétique, mais de politique culturelle. Une fois admis que la scène française trop bourgeoise, trop blanche, doit se diversifier tant par les aides à la création que les distributions, que faire ? À quelle minorité donner la priorité ? Et, des trois auteurs contemporains présents sur scène (Métie Navajo, Gustave Akakpo et Amine Adjina) qui élire pour présider les travaux ? La lutte est ouverte. Elle sera sans pitié pour les rivaux, comme pour les langues de bois.

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« La diversité est-elle une variable d’ajustement ? » d’Amine Adjina, Gustave Akakpo, Métie Navajo © Géraldine Aresteanu

Du sang et des larmes, un combat des douleurs et des discours ampoulés. Les trois auteurs interprètes semblent s’être délectés à composer cette satire irrévérencieuse mais documentée. Le brouillage ludique entre vérité et fiction n’est pas la seule ressource de cette joyeuse soirée électorale. Ruptures de ton, cabotinage volontaire, consultation du public en sont d’autres ingrédients. Donc, tant sur un plan littéraire que sur le jeu, la proposition est assez originale et réussie. Les questions restent ouvertes et elles sont bien posées. 🔴

Laura Plas


Ami.e.s, il faut faire une pause, de Julien Fournet

Site de L’Amicale
Conception et écriture : Julien Fournet
Interprète et co-adaptation : Jean Le Peltier
Visuels : Sébastien Vial
Durée : 1 h 15
À partir de 12 ans

Théâtre du Train Bleu • 40, rue Paul Saïn • 84000 Avignon
Du 8 au 26 juillet 2022, les jours pairs, à 10 heures
De 14 € à 20 €
Réservations : 04 90 03 01 90 ou en ligne
Dans le cadre du festival Off d’Avignon
Plus d’infos ici

Joseph Java, l’interview, de Jean-Louis Baille et Lucie Gougat

Le texte est édité chez Image latente Éditions
Site de la compagnie des Indiscrets 
Mise en scène : Lucie Gougat
Avec : Jean-Louis Baille et Paul Eguisier
Durée : 1 h 05 (trajet compris jusqu’au lycée Mistral)
À partir de 10 ans

Théâtre 11 • 11, bd Raspail • 84000 Avignon
Du 10 au 29 juillet 2022 (relâches les 12, 19 et 26), à 12 heures
De 8 € à 20 €
Réservations : 04 84 51 20 10 ou en ligne
Dans le cadre du festival Off Avignon
Plus d’infos ici

La Diversité est-elle une variable d’ajustement ?, d’Amine Adjina, Gustave Akakpo, Métie Navajo

Site de la Compagnie du double
Conception, texte et jeu : Amine Adjina, Gustave Akakpo, Métie Navajo
Durée : 1 h 10
À partir de 14 ans

Théâtre 11 • 11, bd Raspail • 84000 Avignon
Du 7 au 29 juillet 2022 (relâches les 12, 19 et 26), à 20 h 30
De 8 € à 20 €
Réservations : 04 84 51 20 10 ou en ligne
Dans le cadre du festival Off d’Avignon
Plus d’infos ici

À découvrir sur Les Trois Coups :
« Solomonde », de Jean-Louis Baille et Lucie Gougat, Théâtre Daniel Sorano, à Vincennes

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