« [4] Saisons », A.D.T Company Ariane Liautaud, Critique, Théâtre Golovine, Festival Off Avignon 2026

À fleur de peau

Léna Martinelli
Les Trois Coups

Après avoir exploré un tango à trois et cinq corps, dont le remarquable Tres Son Multitud, Ariane Liautaud revient à la forme originelle de cette danse : le duo. Dévoilant plusieurs facettes d’un même couple, cette écriture sensible et actuelle questionne à la fois l’amour et le tango argentin. Or, A.D.T. Company accède à l’harmonie des corps et des cœurs. Magnifique !

Cette traversée intime reflète bien l’esprit du tango, associé à la fougue, symbole de la connexion entre les partenaires.La tradition montre les multiples facettes du sentiment amoureux, mais trop souvent de façon caricaturale : le couple se séduit et se chamaille, se réconcilie et se brouille pour mieux se retrouver, malgré les éclats. Fusionner, ne faire qu’un, être jaloux : est-ce ça, l’amour ?

Un couple enlacé dans une danse passionnée : l’imagerie du tango est puissante. En quatre tableaux, Ariane Liautauddéconstruit le genre en brossant l’évolution de la relation amoureuse, par-delà les clichés. Portés par l’énergie de Vivaldi ou la mélancolie de Piazzola, une femme et un homme s’observent, se confrontent, se soutiennent et s’égarent. Curiosité, euphorie, colère, complicité, désespoir… On retrouvera ces états dans les séquences suivantes, de saisissants contrastes entre étreintes et dérobades.

Au fil du temps

Dans [4] Saisons, le récit n’est pas linéaire. Comme le climat, l’histoire est chamboulée, à l’image des hauts et des bas de la passion. Au vent glacé, succède le tourbillon de la rencontre. Y a plus de saison, ma bonne dame ! Quand l’orage gronde, tout n’est pas fini pour autant.

© Christian de Hericourt

Non sans ambiguïté, les interprètes incarnent en effet un couple en perpétuel changement, que la musique restitue bien : chaque individu tente de suivre l’évolution de l’être aimé, fluctuant, vulnérable. Plutôt que les sempiternelles effusions, on nous tend donc le miroir de la dépendance à l’autre et de la fragilité du lien. Réguler les hausses de température – autrement dit maîtriser ses émotions – chasser les nuages, faire rayonner l’autre, ne s’improvise pas ! Il en émane un sentiment de solitude.

En plus de la construction efficace et fluide, la mise en scène évite l’écueil du folklore. Pas de claquettes, ni de froufrous. Dans des costumes contemporains, les danseurs sont quand même très expressifs, soutenus par des situations théâtrales mimées, autour d’une table, d’un bouquet. Toutefois l’instant d’après, le burlesque est dynamité dans de sublimes pas de deux. Très belles, les lumières aux tonalités, tantôt chaudes, tantôt froides, restituent les états d’âme au fil des saisons, sculptent les silhouettes et soulignent chaque mouvement. À fleur de peau.

Une danse incarnée et libérée

Bien que généreux, le mouvement révèle l’indicible. Les déséquilibres suggèrent le doute, les tensions suspendues évoquent les sources de conflits et les échappées les désirs d’ailleurs, tandis que le désir irrigue chaque élan et que la tendresse se traduit par un geste simple. Quelle intensité !Dans cette chorégraphie très sensuelle, les interprètes procurent de fortes émotions.

Symbole de l’identité argentine, né du brassage, le genre transcende les frontières pour unir les personnes à travers la danse. Ariane Liautaud, elle, emprunte à la fois à la tradition et à la modernité, dans un dialogue fructueux avec la danse contemporaine. Ainsi, met-elle la virtuosité technique au défi d’un autre métissage. Et c’est une démarche sensée car, aujourd’hui, cette danse-là peut aussi dire beaucoup de l’évolution des consciences sur nos vies de couple, entre exaltation, emprise et respect de l’Autre. Elle nous donne à espérer l’Amour avec un grand A, sans violence. Ariane Liautaud n’illustre pas l’amour, elle en restitue le souffle vital, la quête de l’harmonie, par un langage original et poétique. Une danse libre, percutante et pleine de grâce

Léna Martinelli


Site de la cie
Chorégraphie : Ariane Liautaud
Avec : Karim El Toukhi, Ariane Liautaud
Lumière : Éric Gomez

Théâtre Golovine
Du 4 au 24 juillet (sauf les 6, 13, 20) • 20 heures • 40 min • Dès 10 ans
Dans le cadre du Festival Off Avignon 2026
Les mardis et samedis de 17 heures à 19 heures, la compagnie invite les festivaliers et la communauté tango à partager des Milonga ouvertes à tous, danseurs expérimentés, débutants et non danseurs.
Rendez-vous sur le Parvis du Grand Conservatoire d’Avignon pour un bal gratuit en plein air (pas de tenue particulière nécessaire mais prévoir des chaussures pivotantes et confortables pour la rue).

Tournée ici

À découvrir sur Les Trois Coups :
Tres Son Multitud, A.D.T Company, par Léna Martinelli

Photo de une : © Rudy Menduni

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