« 7 Minutes », Stefano Massini, cie du Berger, critique, Théâtre de L’Épée de bois, Paris

7 minutes-Stefano Massini- cie du Berger © alexandre-tourte

Accord et désaccords

Laura Plas
Les Trois Coups

La Cie du Berger parvient à métamorphoser « 7 Minutes, » huis clos délibératif exaltant les pouvoirs de la parole en spectacle populaire et musical. Reste en ces premières parisiennes à régler quelques fausses notes en accordant les « violons » d’une troupe au féminin.

Rigueur, austérité, baisse de budget : les compagnies meurent et les seul-en-scène fleurissent. À quand remonte le dernier spectacle choral que vous ayez vu ? On ne se défend pas donc d’une certaine émotion quand, entrant dans la superbe salle de pierre du Théâtre de l’Épée de bois, on découvre sur le plateau dix comédiennes. L’espace est pourtant immense et peu évident à habiter, mais on est saisi par la vie, par la couleur des costumes, par la musique chaude jazz jouée en live.

La  Compagnie du Berger a ainsi survécu (depuis plus de 30 ans !) et sa nouvelle création porte sa marque historique de fabrique. De la musique, des acteurs, un théâtre presque artisanal, un texte accessible et tout à la fois exigeant. Il y eu le panache de Ruy Blas ou Cyrano, le rire des vaudevilles. Et comme en écho à L’Établi, monté en 2018, il y a aujourd’hui 7 Minutes de Stefano Massini où, cette fois, la condition ouvrière se raconte au féminin.

Ce que parler veut vraiment dire

Un comité d’usine (c’est d’ailleurs le sous-titre de la pièce) est réuni dans une salle. Il y attend le retour de sa représentante, Blanche, envoyée parlementer avec la nouvelle direction. Chacune est suspendue dans l’attente :  celles qui ont toujours vécu à l’usine, celles qui viennent d’y entrer, celles qui ont quitté leur pays pour gagner leur pain et celles qui, de mères en filles, ont travaillé dans cette manufacture de textile. Quand Blanche revient, elle rapporte une nouvelle inouïe. Tout semble plié, mais la pièce va seulement commencer. La porte-parole exténuée n’est pas en effet au bout de ses peines. La vraie lutte commence, celle où les sourires sucrés et les formules toute faites ne dissimulent pas que l’on a déjà décidé. Entre ces femmes le débat est réel et il va nous tenir plus d’une heure.

On ne s’étonne pas qu’Olivier Mellor ait été touché par ce texte, qu’il en ait perçu la force et l’intérêt, à une époque où la démocratie n’est pas en grande forme. La pièce regorge de phrases qui rendent le texte actuel et passionnant. Les Athéniens chevillaient théâtre et art de la parole politique. On pense particulièrement à Antigone, dont Steiner disait qu’elle exprimait l’essence de la démocratie avec ses personnages qui se perdent de ne pas savoir écouter un autre point de vue. Massini renouvelle ce geste. D’ailleurs le texte est parfois joué en diptyque avec 12 Hommes en colères, autre huis clos délibératif.

Tragédie antique et écho actuel

Passionnant thriller politique qui entretient le suspense jusqu’à son final. Par ailleurs, la pièce est ouverte. Elle donne à voir une multitude de gens qui sont persuadés d’avoir raison et qui, en tout cas, ont leur raison. Massini évite par là le reproche si courant d’être « militant », même si dans le chœur de positions se dégage évidemment celui de la minoritaire Blanche.

Blanche, ce pourrait être le messager de tragédie. Elle survient de derrière un mur de cartons qui fait songer aux façades de palais. Elle raconte ce qui s’est tramé entre les puissants hors scène. Avec ces deux ouvertures en arcades, l’architecture de la salle de Pierre vient heureusement souligner l’analogie avec l’espace antique. Mais le personnage est aussi un coryphée. Quand elle arrive, l’essaim des ouvrières se reconstitue autour d’elle, en fonction d’elle-même. Karine Dedeurwaerder lui donne le poids des ans et une forme de caractère hébété, lunaire qui renouvelle le personnage, l’humanise.

Le travail du chœur est à la fois passionnant et très délicat. Tout est fondé sur le tressage de ces onze paroles. Or, il arrive parfois que la musique grimpe sur le texte. On comprend tout à fait l’intention louable de faire habiter la scène exclusivement par des femmes, mais peut-être vaudrait-il mieux que les musiciens sur le côté voient les comédiennes pour se mettre à leur diapason (ou l’inverse) ?

De plus, même si on perçoit les combats d’ego, les histoires personnelles qui se cachent derrière des coups d’éclats, on a l’impression que la justesse de la partition d’ensemble mériterait que certaines comédiennes crient un peu moins. Reste qu’on est épaté par l’art de la nuance de certaines : Marie Boggio, mais aussi Elsie Mencaraglia, Sophie Matel ou Marie-Béatrice Dardenne. Merci à la compagnie de nous montrer globalement une telle troupe de comédiennes, y compris de plus de quarante ans.

Enfin, même si on conçoit tout à fait que l’on dissimule sous le masque du rire ses pires angoisses, on se demande si les réactions souvent blagueuses du chœur ne nuisent pas au thriller de Massini. Cela se joue à peu. Olivier Mellor parvient à diriger ses actrices de manière à éviter le piège d’une pièce statique. Il reste à accorder encore un peu cet oratorio du langage politique.

Laura Plas


Le texte est édité à l’Arche
Site de la compagnie
Mise en scène : Olivier Mellor
Avec : Marie -Laure Boggio, Delphine Chatelin, Marie-Béatrice Dardenne, Valérie Decobert, Karine Dedeurwaerder, Aurélie Longuein, Valentine Loquet, Sophie Matel, Elsie Mencaraglia, Emmanuelle Monteil, Fanny Soler
Durée : 1 h 35
Dès 14 ans

Théâtre de l’Epée de bois • La Cartoucherie, route du Champ de Manoeuvre • 75012 Paris
Du 11 au 28 juin 2026 (sauf le 14), du jeudi au samedi à 21 heures, dimanche à 16 h 30
De 12 € à 24 €
Réservations : en ligne • Tel. : 01 48 08 18 75

Tournée :
• Mars 2027, Théâtre des Tisserands, à Lomme (59)
• Mars, Salle Antoine Vitez, à Moreuil (80)
• Du 11 au 13 mai, La Comédie de Picardie, scène conventionnée, à Amiens (80)
• Le 27 mai, Espace culturel Vim’Arts, à Woincourt (80)
• Novembre, Théâtre du Beauvaisis scène nationale, à Beauvais (60)
• Décembre, Espace culturel Saint-André, Abbeville (80)

À découvrir sur Les Trois Coups :
L’Établi, d’après Robert Linhart, la cie du Berger, Théâtre de L’Épée de bois à Paris
Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, Théâtre de l’Épée de bois à Paris

Photos © Alexandre Tourte

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