« Andromaque », de Jean Racine, Comédie‐Française à Paris

Andromaque © Christophe Raynaud de Lage

« Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer »

Par Tiphaine Pocquet du Haut-Jussé
Les Trois Coups

« Andromaque » est écrite en 1667 par un auteur qui n’a pas encore trente ans. Murielle Mayette ressuscite ce chef-d’œuvre dans une mise en scène sobre, tout en émotion contenue, faisant la part belle à la poésie de l’alexandrin.

Andromaque illustre au mieux le principe racinien des amours en chaîne : Oreste aime Hermione, qui aime le héros guerrier Pyrrhus. Mais ce dernier lui préfère Andromaque, sa captive troyenne. Celle-ci n’aime qu’Hector mort, qu’elle retrouve encore dans le visage de son fils Astyanax. Hantés par la mémoire de la guerre de Troie qui vient de se terminer, les personnages disent tous ce poids du passé qui ne passe pas. Même Pyrrhus, l’homme du renouveau, qui voudrait penser un avenir possible en tant qu’époux d’Andromaque et père d’Astyanax, est ramené aux exigences du souvenir.

Sur scène, les personnages sont déchirés entre amour et devoir, mémoire et oubli. Éric Ruf (Pyrrhus) propose un jeu sensible, où la colère du guerrier est toujours tempérée par le retour de la souffrance du cœur. Léonie Simaga (Hermione), arpentant la scène comme un fauve en cage, nous offre un moment d’une rare poésie dans son fameux monologue de l’acte V : « Où suis‑je ? Qu’ai‑je fait ? Que dois‑je faire encore ? ». Cette amoureuse, qui vient d’ordonner la mort de celui qu’elle aime, marche, parce que penser c’est peut-être bien marcher devant soi. Et sur ces pas tombent, légères, quelques feuilles brunes, deux à deux, symboles des illusions perdues, dans cette pièce où la folie et le désespoir gagnent irrémédiablement.

« Des corps debout dans le vent »

Les déchirements des personnages se donnent à lire dans le décor choisi par Murielle Mayette. En effet, le mur du fond tombe rapidement. Restent quelques colonnes au milieu d’une scène ocre et bleue. Le vent, omniprésent à partir de l’acte II, souffle dans de longs voiles blancs. Il allège l’enténèbrement progressif de l’intrigue et du plateau, en apportant un souffle d’espoir pour Oreste et Pyrrhus. Et ce palais de pierre et de vent finit par conférer ses qualités aux personnages mêmes. Des costumes légers et vaporeux, comme tissés d’air, enveloppent des hommes dressés comme des colonnes. Le jeu sculptural des acteurs, les déplacements réglés de manière presque mécanique déroulent pour le spectateur un véritable ballet de statues, terriblement humaines pourtant. « J’ai voulu des corps debout dans le vent » explique la metteuse en scène.

Ces corps immobiles, presque pétrifiés, magnifient le verbe, le fameux alexandrin racinien, sublimé par la diction des acteurs de la Comédie-Française. Après une exposition un peu laborieuse, c’est finalement cette parole qu’on attend, entre deux silences, car les acteurs n’hésitent pas à marquer des temps d’arrêt. Si cette lenteur peut surprendre au début, elle finit par s’imposer et devient respiration intérieure, pause dans une partition musicale complexe. Murielle Mayette a en effet voulu densifier le silence par des ajouts musicaux discrets venant soutenir l’émotion des personnages. Dans cet écrin de musique, la parole triomphe comme dans la scène finale où Oreste (Clément Hervieu-Léger, admirable) meurtrier, délaissé par celle qu’il aime, s’interroge : « Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ? ». Il s’enfonce dans les ténèbres, celles de la folie, et sous nos yeux, son corps se trouve progressivement englouti dans l’ombre du plateau. Ne reste que le cri plaintif qui s’élève comme une victoire : « Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer ». L’égarement du personnage est à la mesure de notre émotion : intense et profonde. 

Tiphaine Pocquet du Haut-Jussé


Andromaque, de Jean Racine

J’ai lu, coll. « Librio », 2001

Mise en scène : Muriel Mayette

Avec : Cécile Brune (Andromaque, veuve d’Hector, captive de Pyrrhus), Éric Ruf (Pyrrhus, fils d’Achille, roi d’Épire), Céline Samie (Céphise, confidente d’Andromaque), Léonie Simaga (Hermione, fille d’Hélène), Clément Hervieu‑Léger (Oreste, fils d’Agamemnon), Stéphane Varupenne (Pylade, ami d’Oreste), Suliane Brahim (Cléone, confidente d’Hermione), Aurélien Recoing (Phoenix, gouverneur d’Achille, et ensuite de Pyrrhus)

Assistante à la mise en scène : Josépha Micard

Scénographie et lumières : Yves Bernard

Assistant scénographe : Michel Rose

Costumes : Virginie Merlin

Musique : Arthur Besson

Dramaturgie : Laurent Muhleisen

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Comédie-Française, salle Richelieu • place Colette • 75001 Paris

http://www.comedie-francaise.fr

Du 16 octobre 2010 au 14 février 2011 en matinée à 14 heures et en soirée à 20 h 30

Durée : deux heures, sans entracte