« Barbara (par Barbara) », Marie-Sophie Ferdane, Emmanuel Noblet, critique, 11 Avignon, Festival Off Avignon 2026

Barbara par Barbara- Emmanuel-Noblet © Pascal-Gely

Philtre d’amour

Florence Douroux
Les Trois Coups

Un spectacle autour des mots de Barbara ? On y court. Emmanuel Noblet et Marie-Ferdane ont conçu une toile de maître, qui brille d’une tendre lumière. Chaque touche y est jolie. Une mise en scène, fluide et élégante, un jeu d’une grande sensibilité, une musique live composée sur mesure, « Barbara (par Barbara) » fait entendre intimement la « femme qui chante ». Un bijou.

Tout a commencé à la Philharmonie de Paris en 2018. Commissaire de l’exposition Barbara, Clémentine Deroudille compile les interviews de la chanteuse, en puisant dans les archives de l’INA et sa correspondance amoureuse, inédite. Avec l’écrivain Arnaud Cathrine, elle crée une lecture musicale à la Maison de la Poésie à Paris. Marie-Sophie Ferdane y fait entendre la parole Barbara, accompagnée du chanteur-musicien Olivier Marguerit. Par la suite, Emmanuel Noblet se joint au duo qu’il met en scène, pour notre plus grande joie.

Dans un studio d’enregistrement, se déroule une émission de radio imaginaire, où tous les mots sont vrais. C’est un condensé rare des propos de la chanteuse, le cousu main d’une pièce unique, avec ce que nous savions et ce que nous ignorions. Nous faisons donc un pas de plus vers elle, car « la femme qui chante » parle d’elle, se livre sur les plateaux, et Dieu sait qu’elle n’aimait pas l’exercice, ou s’épanche dans des lettres bouleversantes. En choisissant ses mots plutôt que ses chansons ou le déroulé de sa vie, Barbara (par Barbara) éloigne toute forme de biopic ou de récital. À travers ses propos, la chanteuse, libre, passionnée, originale et drôle, nous est montrée, se montre, telle quelle, et nous goûtons ce présent.

Les mots de Barbara

Son rapport au public, son trac « monstrueux », son physique, sa féminité, ou encore sa sensibilité face au mal-être de la jeunesse, les propos de la chanteuse viennent habiter le plateau dans la voix de Marie-Sophie Ferdane. Le regard qui rit ou qui pleure, plongé sans jamais le lâcher vers les spectateurs et spectatrices avec lesquels elle joue, elle dira aussi les mots sur les difficultés et les joies du métier, la peur de ne plus plaire et la grande affaire de la vie de Barbara, l’amour et les hommes. Ceux qu’elle appelle « chéri », ceux qu’elle a aimés, ou ceux qui l’ont inspirée. Elle dit les paradoxes, les inconciliables de celle qui est entrée dans la chanson comme on « prend le voile ».

Presque timidement, avec la discrétion de qui ne souhaite pas déranger, la comédienne pénètre sur le plateau, où trône une grande table avec micros et double clavier. Blondeur éclatante sur cheveux longs, vêtements clairs, la comédienne montre qu’elle n’imitera pas un physique. C’est l’un des postulats et l’une des gageures du spectacle. Révéler Barbara sans afficher son look, sans imposer d’image, la laisser simplement se raconter et se déployer, dans l’intimité de son être et ses fêlures.

Sans fanfreluches

Si, en arrivant, l’on pensait aux inoubliables Jeanne Balibar et Pauline Chagne, ou, sans pouvoir citer son nom (à notre grand regret) à celui qui chantait « sa » Barbara, on est immédiatement séduits par Marie-Sophie Ferdane. Une apparition sans fanfreluches, ni dentelles ni zinzins. Il n’y aura du reste pas l’ombre d’un boa, ni d’un rocking-chair à l’horizon. Et si elle chante Gainsbourg merveilleusement, la comédienne ne fredonnera – autant le savoir – que quelques notes de Barbara. Et pourtant la connexion est instantanée avec cette voix, son phrasé, son timbre, ses accélérations si familières. La ressemblance, car on ne peut s’empêcher de la chercher, de la vouloir, surgit ici, miraculeuse, troublante.

Tout en élégance, Marie-Sophie Ferdane irradie de passion, sans que jamais le spectacle ne cède à une quelconque idolâtrie. Ce n’est pas l’humeur de ce qui se joue. Voici une comédienne mutine, enjôleuse, cabotine, vulnérable, inquiète, tout et son contraire dans la même respiration, mais surtout tellement vivante, tellement présente ! Un jeu parfaitement maîtrisé, avec nuances jusqu’à l’imperceptible, juste. Drôle dans cette auto-dérision de Barbara, qui niait la poésie de ses textes, si touchante dans la lecture à voix feutrée de ses lettres d’amour ou du texte Nantes, Marie-Sophie Ferdane navigue avec finesse, nous tenant sous le charme d’une double présence. La sienne, et celle de Barbara, superposées, embrassées.

Murmure

Au clavier, musicien et chanteur, Olivier Margerit (qui jouait ce soir-là) a écrit une composition originale, une partition superbe dans laquelle les notes de la chanteuse affleurent en fulgurance : « En samplant de courts moments, j’ai constitué une matière provenant de Barbara ». En « tournant autour » des thèmes musicaux de certaines chansons, il virevolte ainsi dans cet univers, nous en propose des éclats, s’en s’éloigne. Des allers-retours habiles qui enveloppent le spectacle et participent à sa magie. Il chantera aussi, et si bien, le monumental « Dis quand reviendras-tu », provoquant dans le public une émotion intense, une communion. Quelque chose d’heureux est à son comble.

Que dire de plus ? Qu’une fois de plus, Emmanuel Noblet signe une mise en scène élégante et séduisante, et que, sous sa houlette très sûre, les deux artistes au plateau nous emmènent très loin, murmurant au creux de notre oreille le mot essentiel de Barbara : l’amour, que le spectacle délivre à la manière d’un philtre.

Florence Douroux


Site de En Votre Compagnie
D’après un montage d’Arnaud Cathrine et Clémentine Deroudille
Mise en scène : Emmanuel Noblet
Avec : Marie-Sophie Ferdane, Olivier Marguerit (du 4 au 16) en alternance avec Mathieu Geghre (du 18 au 23)

11 Avignon
Du 4 au 23 juillet 2026 (sauf les 10 et 17) • 20 h 50 • 1 h 15 • Dès 12 ans
Réservations : en ligne ou 04 84 51 20 10 Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici

Photos : © Pascal Gély, sauf la 2e © Emmanuel Noblet

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