« Bérénice », de Jean Racine, Théâtre de la Croix‑Rousse à Lyon

Bérénice © Bruno Amsellem | Signatures

Coup de grâce

Par Élise Ternat
Les Trois Coups

Deuxième round de cette série consacrée à Racine, avec pour combattant tenace et talentueux Jean‑Marc Avocat, qui s’attaque pour cette fois à « Bérénice », tragédie en cinq actes, composée de plus de 1 500 alexandrins. On ne peut que saluer la performance du comédien mais également le courage du public.

Pour une personne qui n’apprécie pas particulièrement les classiques, préférant les auteurs contemporains, mais qui n’est pas contre la possibilité de les appréhender hors des sentiers battus, la tentation est grande d’assister à la performance de Jean‑Marc Avocat. En effet, cette Bérénice est annoncée comme une version audacieuse et dépoussiérée : un seul homme pour six personnages, un minuscule studio pour un grand classique. Plus de deux heures de spectacle avec des airs de combat de boxe… Les portes du studio se ferment, il ne sera pas possible de sortir avant la fin de la représentation. Et là, une sensation, celle d’être déjà comme pris au piège.

Pour unique décor de cette version de Bérénice, un fauteuil en milieu de plateau dans la même gamme de tons que la serviette jaune, posée sur une « chaise de coin ». La scène du Studio de la Croix-Rousse est devenue le ring d’un soir. Preuve en est, l’arrivée de Jean‑Marc Avocat, bracelets de force aux poignets et peignoir en satin sur le dos. Le boxeur est parmi nous, et le combat commence…

Jean-Marc Avocat s’affronte avec grand talent à Racine. Il est tout à la fois Antiochus, Arsace, Bérénice, Titus, Phénice et Paulin. On ne peut évidemment que saluer cette performance. Performance du jeu, avec une Bérénice plus larmoyante que nature, performance de la mémoire, de la durée aussi. Le talent de Jean‑Marc Avocat est tel qu’il entre dans une sorte de schizophrénie, un état monstrueux où six personnages surgissent d’un seul homme. Le comédien passe en une seconde de l’espoir à l’inquiétude, de la gloire au désespoir profond et douloureux.

Face à cela, il va sans dire qu’une forte dose de concentration est nécessaire à toute personne qui tenterait d’appréhender dans ces moindres détails Bérénice. Le risque est toujours là de se perdre et de perdre le fil de la pièce. Des différences infimes ponctuent le glissement d’un personnage à un autre, nécessitant l’attention de chaque instant. Le texte n’en est, semble-t-il, que mieux respecté. On assiste à une véritable célébration de la langue, qui retrouve ici une tonalité parfaitement incantatoire. Le rythme des alexandrins et leur enchaînement rappellent et mettent en valeur la beauté de ce texte.

Pourtant ce combat, qui s’apparente à un exercice de style pour le comédien, est une épreuve de force pour le public. On souffre tout au long de la pièce pour Jean‑Marc Avocat : ce combat avec Racine prend parfois l’allure d’une séance de sport d’endurance. Le comédien ne cesse de se débattre entre tous ces personnages, et on se demande s’il tiendra jusqu’au bout.

Finalement, plus qu’un combat avec Racine, Bérénice est semblable à un combat tripartite, où le public est lui aussi en lutte. Lutte contre le sommeil pour le premier rang, lutte contre l’étouffement d’un studio surchauffé, lutte contre la sensation d’austérité qui se dégage de cette rigoureuse mise en lumière du texte. Le public ressort de ce long combat épuisé mais libéré. Bérénice quant à elle est glorifiée et le comédien vainqueur. 

Élise Ternat


Bérénice, de Jean Racine

Mise en scène et jeu : Jean-Marc Avocat

Création lumière : Justine Nahon

Création visuelle : Vivien Simon

Régie : équipe technique de la Croix-Rousse, scène nationale de Lyon

Photo : © Bruno Amsellem | Signatures

Production : Théâtre de la Croix-Rousse, scène nationale de Lyon

Théâtre de la Croix-Rousse • place Joannès-Ambre • 69317 Lyon cedex 04

www.croix-rousse.com

Réservations : 04 72 07 49 49

Du 9 au 19 décembre 2008 à 20 heures et 25 et 28 février 2009 à 20 heures

Durée : 2 h 10 (spectacle à partir de 16 ans)

17 € | 14 € | 11 €