« Bientôt le jour », Julie Bertin-Le Birgit Ensemble, critique, Théâtre Gérard Philipe-CDN Saint-Denis

Le puzzle et la pièce manquante

Laura Plas
Les Trois Coups

Face à l’inertie et aux nationalismes, Julie Bertin offre un puzzle de témoignages d’hommes et de femmes qui ont changé un jour radicalement leur vie. Un beau projet, porté par de bons acteurs, mais qui peine longtemps à trouver une forme théâtrale.

Qu’est-ce qui fait qu’un jour on plaque tout, qu’on dit « non » ou, au contraire, « oui », alors qu’on n’avait jamais osé ? La question est complexe et passionnante. Il y a des années Catherine Zambon avait écrit à ce sujet une belle pièce : Nous étions debout et nous ne le savions pas, nourrie de récits. À son tour et d’une manière originale, Julie Bertin s’attelle à une tâche de collecte et d’écriture pour le théâtre. Afin de ne pas céder au découragement, et comme une barricade face à la montée angoissante des nationalismes, elle a récolté de très nombreux témoignages en de multiples langues qui ont tous pour point commun (et c’est sans doute le seul) de raconter le moment de bascule d’une vie.

Le propos est essentiel et souvent émouvant. On perçoit dans l’écriture du spectacle la volonté de ne pas écraser les histoires individuelles, d’en conserver les nuances, les zones d’ombre même. Ainsi, les histoires résonnent-elles les unes avec les autres, au détour d’une phrase ou d’une situation reprise en écho, ou encore en « anadiplose » théâtrale. Mais on serait tenté de dire que justement le théâtre pâtit de cet esprit de finesse. S’il est bien le lieu des dilemmes et des décisions radicales, il requiert une dramaturgie plus resserrée peut-être et en tout cas moins obvie. Tuilages très visibles, procédés redondants au début du spectacle empêchent en tout cas certains d’être pris. Ma voisine rit et applaudit frénétiquement, mais trop d’ados dorment.

Questions de traduction

Il nous semble que, dans ces imperfections mêmes, le spectacle pose l’épineuse question de la traduction au plateau du témoignage. Tout d’abord, il s’ouvre sur une courte mais belle séquence. Un micro est placé presque au niveau de la rampe et nous place dans la posture de l’interviewer. Le surtitrage est employé judicieusement comme à contre-emploi, puisqu’il ne surtitre aucun propos, mais nous présente le protocole des entrevues. On se demandera plus tard s’il n’aurait pas aussi heureusement remplacé les traductions que les comédiens étaient obligés systématiquement de donner de leurs répliques.

Ensuite, le choix même de la distribution pose question. On appréciera sans doute tout le jeu qui y est fait car, tantôt un interprète colle à son personnage (bouleversante, Fareen Aslam), tantôt la distribution instaure un décalage radical, en particulier sur le genre. C’est le cas pour Loïc Riewer et Morgane Nairaud, tous deux très bons, d’ailleurs. Mais on se pose la même question que face au Affaires familiales d’Émilie Rousset. Comment le théâtre peut-il, à l’instar du cinéma documentaire, ne pas perdre le grain du témoignage, l’impression de véracité ? Au plateau, quel que soit le talent des comédiens, cela sonne souvent artificiel. Le final du spectacle nous faisant entendre de vraies voix est sur ce point édifiant. On songe alors au fabuleux travail de Philippe Durand sur le témoignage (repris en ce moment au Théâtre de Belleville) et qui, lui, aura pris des années de patience.

La dramaturgie dans le décor ?

C’est grâce au dialogue entre la scénographie et la mise en scène que la pièce prend enfin. Le plateau, image des épiphanies vécues, s’ouvre et c’est le moment où le collectif, le jeu peuvent se déployer et surtout varier. Souvent, notre attention est ravivée par les ressources du décor : des objets sont par exemple exhumés (au sens propre), un tissu est déroulé depuis un mur de scène qui découvre de nombreuses surprises, comme un calendrier de Noël. On aurait presque envie qu’alors le langage disparaisse, parce que l’image parle d’elle-même. L’effort des comédiens contribue aussi à nous faire sentir, enfin, le pouls du théâtre, alors même que la pulsation sonore, parfois trop forte, nous avait laissée indifférente.

En définitive, le réel résiste aux artifices de la scène et ne se laisse pas si facilement encager. Toutefois, on sort plein d’admiration pour les fragments de vies présentés. On déborde de questions… Et ça, l’un des témoins le dit, c’est déjà une voie d’émancipation ! On espère que pour certains adolescents de la salle (et même des adultes), le théâtre aura été ce soir cette brèche dans les certitudes dont parle avec intelligence l’Anastasia du spectacle. Ce serait déjà une aube.

Laura Plas


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Production déléguée : Les Indépendances
Conception, écriture, mise en scène : Julie Bertin
Dramaturgie : Guillaume Clayssen et Lucas Samain
Avec : Caroline Arrouas, Fareen Aslam, Heza Botto, Robin Causse, Morgane Nairaud, Loïc Riewer, Gaia Singer

Théâtre Gérard Philipe • 59, bd Jules Guesde • 93000 Saint-Denis
Du 30 septembre au 11 octobre 2026 (sauf les mardis) • Du lundi au vendredi à 19 h 30, le samedi à 17 h et le dimanche à 15 h
Durée : 2 h 05
Dès 15 ans
Spectacle multilingue surtitré
Réservations : en ligne ou 01 48 13 70 00

Tournée ici :
• Du 15 au 17 octobre, MAC, à Créteil (94)
• Les 18 et 19 novembre, Le Grand R, à La Roche sur Yon (74)
• Le 8 janvier 2027, Théâtre La Passerelle scène nationale de Gap (05)
• Le 12 janvier, Le ZEF scène nationale de Marseille (13)
• Le 15 janvier, Théâtre + Cinéma scène nationale Grand Narbonne (11)
• Les 25 et 26 janvier, Le Bateau Feu scène nationale de Dunkerque (59)

Photos : © Simon Gosselin

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