« Buffles », de Pau Mirò, Compagnie Arnica, le Granit, scène nationale de Belfort

Cie-Arnica-Buffles © Michel Cavalca

Le blues des buffles

Par Stéphane Ruffier
Les Trois Coups

Dans la blanchisserie familiale d’un quartier populaire, une fratrie de jeunes buffles rumine la disparition inexpliquée du plus jeune d’entre eux, Max. Cette fable urbaine, étrange huis clos, ausculte l’impossible deuil.

Comment survivre à l’indicible ? Sur scène, une imposante boîte à secrets s’ouvre comme une maison de poupée. Elle dévoile une tripotée de buffles articulés et de comédiens les manipulant à vue. Tous batifolent autour des parents, imposantes figures aux lourds mécanismes : sabots puissants, cornes massives, regards profonds. Le couple est sapé par la perte d’un enfant. Le travail plastique et la dextérité impressionnent. « C’est flippant », assure un jeune spectateur.

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La tapisserie jungle, les matières plastiques et les tons bleutés font se côtoyer l’animal et l’humain dans un intérieur réaliste mais inquiétant, à la Lynch. La vieille antienne opposant nature et culture semble ici dépassée. Les lestes comédiens incarnent, tout autant que leurs marionnettes, un petit troupeau joyeux, uniforme et désordonné. En flux continu, un texte choral plutôt brutal, faussement enjoué, superpose les points de vue avec la légèreté de l’enfance. Pourtant, l’atmosphère est lourde : la mort rôde, pose un voile surréel sur le quotidien. Personne ne parvient à expliquer ce qui s’est passé. Qui a tué le frère prodige ? Que cachaient ses dessins ? D’où provient ce tee-shirt ensanglanté ?

Raides bulls

Sous le poids des questions suspendues, la famille part petit à petit à la dérive : maman buffle, autrefois bigote, dévore les bougies votives, trouve un exutoire dans la danse et le bingo, tandis que le père s’isole dans son atelier où il joue de la guitare électrique. Et tant pis si ça paraît improbable avec ses gros sabots ! On adhère à cette fascinante distanciation qui évoque, en sourdine, la sauvagerie et les névroses de la vie domestique.

Si les guerres fratricides espagnoles semblent tapies en embuscade, il s’agit surtout d’évoquer les ravages du linge sale lavé uniquement en famille. Chacun gère les non-dits à sa façon : solitude, culpabilité, dépression, échappées belles, libération des corps, fuite, agressivité… Tandis que les adultes défaillent, les enfants tentent de maintenir l’entreprise à flot. Ils se risquent à quelques explorations et trouvent un exutoire dans la violence. Une seule échappatoire : grandir.

Pacte avec les lions ?

Faut-il braver les interdits et se frotter aux dangers extérieurs ? Comment distinguer compromis et compromission ? Trahison et sacrifice ? Des questions qui taraudent certainement le public adolescent. Costumes, lumières et décors ingénieux rendent admirablement compte de la tentation de l’ailleurs et du besoin d’émancipation. La recherche d’une identité nécessite en effet la conquête de nouveaux espaces où se déployer et s’individualiser. Sortir, rencontrer, s’emparer de l’urbain constituent une gageure. Qu’il est difficile de se faire une place, tant dans les lieux clos où se jouent les violences domestiques, que dans les rues sombres, régentées par les plus forts !

Cie-Arnica-Buffles © Michel Cavalca
© Michel Cavalca

Les lions, menace sonore, illustrent l’éternelle loi de la jungle, la mainmise des puissants sur certains territoires. Une discrète critique de la gentrification et des tensions sociales affleure. La proposition en clair-obscur de la metteuse en scène Émilie Flecher est visuellement très réussie. Troublante. On y baigne – comme cette fratrie – dans un inconfort fertile, entre gaieté et malaise. Le magnifique jeu évolutif de marionnettes et de masques sert avec efficacité ce texte sombre. On salue la beauté vénéneuse de cet univers onirique d’où sourdent une morale ambiguë et la douleur des questions sans réponse. 

Stéphanie Ruffier


Buffles, de Pau Mirò

Le texte est édité aux Éditions Espaces 34

Compagnie Arnica

Mise en scène : Émilie Flacher

Avec : Guillaume Clausse, Claire-Marie Daveau, Agnès Oudot, Pierre Tallaron, Jean-Baptiste Saunier

Dramaturge : Julie Sermon

Créatrice lumière : Julie-Lola Lanteri

Scénographe : Stéphane Mathieu

Créatrice sonore : Émilie Mousset

Costumière : Florie Bel

Durée : 1 h 15

À partir de 13 ans

Le Granit • La coopérative, rue Louis Parisot • 90000 Belfort

5 décembre 2019

De 6 € à 20 €

Réservations : 03 84 58 67 67

Tournée :

Deux classes du collège Arthur Rimbaud de Belfort sont en partenariat avec Les Trois Coups pour s’initier à la critique dramatique.

À propos de l'auteur

Une réponse

  1. Une critique rédigée par les élèves des classes de 4°C et 4°D du Collège Rimbaud de Belfort

    Buffles, une histoire de non-dits

    Une fable mystérieuse et complexe

    Dans une blanchisserie espagnole d’un XX° siècle cependant atemporel, une famille de buffles est muselée par les non-dits suite à la disparition d’un des leurs, Max, le plus jeune des six enfants. Chercher à percer le mystère s’avère incontournable pour ses frères et sœurs. Restera-t-il opaque ? Le linge sale sera-t-il enfin lavé avec les taches de sang du pull de Max retrouvé dans l’atelier du père? Une vie personnelle et commune est-elle possible après le deuil, pour les parents, pour les enfants? Faut-il, pour vivre, pour grandir, connaître la vérité ?

    Un huis-clos pesant mais mouvementé

    Une boîte s’ouvre à vue et la blanchisserie, entrailles familiales, apparaît. La pièce se déroule à huis clos, autour d’un décor mobile et ingénieux, éclairé avec finesse, symbolisant l’ouverture progressive des enfants buffles sur le monde extérieur. Leur métamorphose progressive les menant à l’ individuation s’incarne également par le jeu évolutif des comédiens marionnettistes. Les parents prennent vie , avant de ne disparaître à leur tour, colossales marionnettes que font revivre les enfants,dans ce qui peut apparaître comme un lâcher prise inquiétant à moins que telle ne soit l’image de la renaissance.
    La jungle urbaine, suggérée par les lumières, n’est jamais loin qui se fait également entendre sans jamais être vue.
    Les témoignages percutent la vitre opaque du secret dans un texte choral avant que chaque buffle ne vienne prendre la parole et nous donne accès à sa voix propre traçant ainsi sa propre voie d’adulte malgré les dangers extérieurs et la pesanteur du passé familial.

    La raison du père

    Le public adolescent sera malmené par le questionnement auquel la fable de Pau Miro le convoque. Comment distinguer le sacrifice de la trahison ? Comment accepter que le mystère qui subjugue et épouvante à la fois reste irrésolu ? Comment interpréter le destin du petit frère , celui des parents ? Une leçon de vie cependant qualifiée d’intéressante et portée par une mise en scène belle et cohérente qui aura séduit malgré les difficultés d’interprétation.

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