« Ce qui nous regarde », de Myriam Marzouki, l’Échangeur à Bagnolet

« Ce qui nous regarde » © Vincent Arbelet

Dévoilements ?

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Comment traiter, sur un plateau de théâtre, du voile, sujet de l’intime devenu enjeu de société ? Myriam Marzouki en révèle les signifiés dans un spectacle éclairant. Une salutaire « éducation à l’image à l’heure où nous en sommes abreuvés de toutes parts ».

Une femme, muette et silencieuse, voilée de la tête aux pieds nous fait face. Ses mains derrière le dos laissent alors apparaître des gants de boxe. La voilà bientôt en train de combattre. Contre qui ? Contre quoi ? Ensuite, une autre femme à la chevelure abondante, que de La Tour aurait pu peindre, manipule un crâne. Mais que nous disent ces images ambiguës au début de Ce qui nous regarde ? Qu’elles soient soumises ou révoltées, enfermées ou libres de leurs mouvements, donc de leurs pensées, celles‑ci puisent leur force dans leurs apparentes contradictions. Irréductibles à un discours univoque, ces images ouvrent d’emblée le champ des possibles. Et de ce fait, la réflexion et l’imaginaire.

Inspirée de l’artiste iranienne Newsha Tavakolian, en particulier de sa photo la Boxeuse, la première séquence synthétise remarquablement le travail de la Cie du Dernier-Soir : en finir avec les préjugés, poser les bonnes questions, restituer le contexte de toutes choses, manier les paradoxes. Démarche par essence philosophique.

Si cette metteuse en scène s’empare d’un sujet brûlant d’actualité, c’est moins pour relancer le débat que pour faire un arrêt sur images. Elle ne se demande pas pourquoi les femmes portent le voile, mais comment, nous – société française – nous regardons cette femme voilée. À partir de documents divers et d’expériences vécues, Myriam Marzouki et Sébastien Lepotvin creusent alors le sujet en profondeur, sous la surface médiatique, pour interroger les modes et mécanismes des représentations. Ils décortiquent la composition de tableaux, clichés, unes de journaux, explorent la polysémie du mot, révèlent la richesse des symboles et des messages… Ainsi, ce qui est donné à voir diffère de ce que chacun veut bien (ou peut) y voir. En somme, comme un miroir. La marge d’interprétation est infinie. La séquence sur la propagande est d’ailleurs éclairante sur l’utilisation des images et leurs réceptions. Le sens irrigué de plusieurs sources, y reste ouvert. Comme cela fait du bien dans le contexte actuel où les phrases et les images chocs créent tant de confusion !

Pas de côté

Parmi les paradoxes : une militante de gauche peut également être voilée ; de même pour une féministe ; et le comble : voilée, une femme est encore plus visible ! Tout simplement parce que le voile, objet de tous les fantasmes, cristallise aussi les peurs. Peur de l’autre, de l’étranger, de la différence. À ce titre, plonger dans les archives permet de cerner les causes de ce phénomène. Par exemple, le dévoilement forcé d’Algériennes par les colons français ayant été vécu comme une terrible violence identitaire, il a aussitôt donné lieu à un mouvement unanime de « revoilement », en signe de résistance face à l’oppression.

Myriam Marzouki bouge les lignes, en quelque sorte, en prenant le temps de la réflexion, en incitant chacun à mieux comprendre l’autre. Ainsi, elle évoque le rapport du voile à la religion, mais « désislamise » celui‑ci pour le déplacer sur le terrain du féminisme. Comme le bikini ou les talons aiguilles, l’objet révèle en effet beaucoup de la condition féminine. Mais là encore, aucune porte ouverte n’est enfoncée. Il s’agit surtout de souligner le rôle des médias dans le renforcement des stéréotypes : « Quelle serait la tenue d’une femme émancipée ? » se demande un des personnages, une jeune militante anticapitaliste qui explique, de façon très drôle, que le statut de marchandise et de femme soumise imposé par le marketing dans les magazines transforme notre rapport à la nudité. Une autre idéologie…

Alors, quels désirs, projetons-nous sur celles qui portent le voile ? Quels affects ces images déclenchent-elles ? Pour apporter quelques réponses, Myriam Marzouki, française et tunisienne, propose un théâtre documentaire qui parle à la première personne : « Féministe et athée, je me sens malgré moi reliée par ces fils invisibles à ces corps de femmes qui se couvrent les cheveux d’une manière ou d’une autre ».

Pour la première fois, la metteuse en scène n’est pas partie d’un texte d’auteur vivant, mais d’un travail de montage et d’écriture collective au plateau. Entre des séquences très réussies, comme celle du père désemparé face à la conversion de sa fille à l’islam, les interprètes s’emparent, entre autres, d’extraits de saint Paul, Virginie Despentes, Pier Paolo Pasolini, Alain Badiou. Et les acteurs portent tous cette matière poétique de façon formidable. Avec ironie et sensibilité, car Ce qui nous regarde veut restituer des ressentis. Un spectacle intelligent, mais pas cérébral, donc, et qui incarne des singularités.

Vivante et rythmée, cette écriture au plateau croise habilement la vidéo, la création lumière et la composition musicale. Ainsi, le performeur Rayess Bek a participé au projet et interprète en direct sa musique électro. Un travail sur la rencontre des sonorités de l’Occident et du Moyen-Orient qui apporte une vraie respiration.

« Je pense, donc je suis. »

Si Myriam Marzouki ne prend pas position (pour ou contre le voile), elle ne justifie rien. Elle préfère livrer une variation de points de vue avec, en guise de pied de nez, une belle prise de bec entre les personnages, pour déterminer si, en fin de compte, le voile est une revendication, un refuge, une cible, une mode ou bien simplement un trompe-l’œil.

Surtout, elle humanise aussi la femme. L’essence de la personne n’est-elle pas ce qu’elle pense plutôt que ce qu’elle représente ? Ses valeurs, sa motivation à porter le voile (foi, coutumes, respect des traditions, désir d’appartenance culturelle…) ne sont‑ils pas les plus importants ?

Bien que bienveillante, cette parole est donc infiniment politique. D’abord, parce que nourrie d’un vrai sens des responsabilités. Ensuite, parce qu’elle s’appuie sur l’histoire et s’affronte au présent pour nous inciter à envisager toute question dans sa complexité. Et ainsi de révolutionner les choses. Tout en subtilité ! Doucement mais sûrement. 

Léna Martinelli


Ce qui nous regarde, de Myriam Marzouki

Cie du Dernier-Soir

Conception et mise en scène : Myriam Marzouki

Montage et dramaturgie : Myriam Marzouki et Sébastien Lepotvin

D’après des extraits de textes de : Virginie Despentes, Alain Badiou, Pier Paolo Pasolini, Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet

Avec : Louise Belmas, Rodolphe Congé, Johanna Korthals Altès, Waël Koudaih

Avec la participation de : Rahama Aboussaber‑Tebari, Sabrina Cabralès, Hanane Karimi, Soreya Mammar

Musique : Rayess Bek

Lumière : Éric Soyer

Vidéo : Julie Pareau

Scénographie : Bénédicte Jolys

Costumes : Laure Mahéo

Regard chorégraphique : Magali Caillet‑Gajan

Assistanat mise en scène : Isabelle Patain

Photos : © Vincent Arbelet

Présenté par la M.C.93 à l’Échangeur • 59, avenue du Général‑de‑Gaulle • 93170 Bagnolet

Réservations : 01 41 60 72 72

Sites des théâtres : http://www.mc93.com et http://www.lechangeur.org

Du 24 janvier au 9 février 2017, à 20 h 30, le dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 30

15 € | 11 €

Bande-annonce : https://www.youtube.com/watch?v=wi1aVoS-8XE

Tournée

  • Le 11 février à la Comédie de Reims
  • Du 15 au 17 février, au T.N.G., à Lyon

Reprise

Théâtre Nouvelle Génération à Lyon

Mercredi 15 février 2017 à 20 heures, jeudi 16 février à 20 heures, vendredi 17 février à 20 heures

http://www.tng-lyon.fr/