Le crépuscule des colons
Laura Plas
Les Trois Coups
« C’était notre Terre » de Mathieu Belezi retrace le destin d’une famille de colons en Algérie. Célie Pauthe fait le choix résolu du théâtre, plutôt que du souffle propre à ce roman. L’adaptation baroque est portée par sa scénographie en clair-obscur et une bonne interprétation.
Plus de 450 pages, de 50 années d’histoire intime et politique. Six voix qui s’entremêlent pour instaurer un dialogue entre les vivants et leurs fantômes. Quand on commence la lecture de C’était notre terre, on est étourdi par sa profusion, sa façon d’abolir les frontières entre passé et le présent, vie et trépas, humains et non humains. On songe peut-être au réalisme magique latino-américain qui inspire l’auteur. Même les animaux, végétaux et roches prennent part à cette polyphonie qui entrelace ses voix jusqu’au vertige. Quand on referme l’œuvre, on est un peu sonné. Il faut dire que la violence physique surgit parfois, insoutenable, et que la violence symbolique sourd à chaque page.
Au moment où j’entre dans la belle salle du théâtre de la Manufacture des œillets, le livre vibre en moi encore et ma réception de la pièce s’en trouve sûrement influencée. Bien sûr, le caractère dialogique de l’œuvre me semble faire signe vers le théâtre, de même que ses personnages fortement campés, hauts en couleurs et la densité de son action. Mais je me demande si sa langue sans entraves, débordante, cette langue aussi démesurée que les colons qu’elle dépeint, pourra être retranscrite. De fait, pendant les deux heures de représentation, elle me manque souvent.
Candide noirceur
Cependant, j’assiste à une adaptation théâtralement aboutie. Si elle est assez traditionnelle dans sa facture, c’est de la belle œuvre, fine et faisant de feu de tout bois théâtral. Elle est tout d’abord servie par de bons acteurs qui peuvent passer d’un rôle à un autre et animer des figures souvent grotesques, sans leur ôter leur crédibilité, ni surtout les déjuger, ce qui est déjà une gageure. En effet, une des forces du roman est de nous faire entendre dans toute leur candeur le racisme enraciné chez les colons, leur absence de conscience et même leur affirmation d’un droit à la violence. Gommer cet aspect aurait singulièrement affaibli l’œuvre.

De plus, la distribution met à l’honneur les deux voix essentielles du roman : celle d’Hortense, maîtresse de maison impitoyable, défendant sa terre jusque à sa mort, apportant son soutien aux crimes de l’OAS, mais aussi la trop jeune héritière mal mariée, abondamment trompée, peu aimée par ses enfants, vindicative et royale, risible et pitoyable. Charlotte Clamens se hisse au niveau de son personnage. Juchée parfois sur des talons, qui lui donnent à la fois morgue et fragilité, elle parvient à faire coïncider démesure et crédibilité.
Quant au deuxième personnage central de l’œuvre, Fatima, la petite kabyle des montagnes fuit une vie tracée et un mariage imaginé par un grand-père bien aimé pour se retrouver piégée dans un bordel, avant de fuir, encore, vers un autre piège : celui de la maison d’Hortense Jaquemain, née de Saint-André. Mais la « bonne, domestique, femme de peine, maritorne, servante, soubrette, souillon », comme décrite dans le roman, finit par imposer sa figure. On se dit que la pièce aurait seulement pu reposer sur la parole de ces deux figures.
Une servitude pas si volontaire
Si on aurait pu s’abstenir du soulignement ultime qui associe Fatima aux femmes révolutionnaires aux poings levés, et donc atténue la solitude et la revanche du personnage, la scène qui précède ce final est marquante. Quant à Malika Khatir, elle nous fait saisir toute la complexité de la servitude volontaire, du mélange de haine et d’amour qui lie Fatima à ses despotes. Dans une scène lumineuse, en duo Mounir Margoum, elle nous montre un rapport de tendresse entre un fils de colon et sa nounou qui lui chante des chansons kabyles. Même reléguée dans un coin, Fatima est ainsi très présente, grâce à son interprétation. On perçoit ce que son silence recèle d’humour et de conscience. On ressent également sa part de mystère.
La théâtralité s’exprime aussi par le changement de rôle des acteurices (servi plus ou moins heureusement par perruques et postiches, mais toujours explicitement), et par leur fonction de régisseurs plateau d’une scénographie modulable ingénieuse.


L’autre atout du spectacle est son parti pris baroque, qui d’une certaine manière, entre d’ailleurs en écho avec l’esthétique du roman. L’adaptation choisit les sauts de registres : du pathétique au polémique et surtout de la satire au grotesque. Grotesque, le spectacle l’est aussi comme le sont les gravures de Goya sur les désastres de la guerre. Ainsi, les belles peintures de Kamel Khelif, qui offrent un contrepoint à une scénographie plus concrète, déclinent les ombres.
Quant au travail de la lumière (Sébastien Michaud), il est d’orfèvre. Tantôt, les douches nous font palper la solitude des personnages, tantôt les nappes d’ombres permettent l’abolition et le surgissement des fantômes. La lumière sculpte, par ailleurs, un espace clos, image de la citadelle assiégée dans lesquels se retranchent vainement les colons, illustration encore de leur cécité volontaire.
Nos réserves concernent donc seulement certains partis pris d’adaptation : exactions commises par les révolutionnaires gommées, complexité des figures coloniales atténuée, trop de place attribuée aux dialogues qui ne fait pas assez entendre le fabuleux travail de styliste de Belezi. Un conseil donc : allez voir le spectacle, mais lisez le livre après !
Laura Plas
C’était notre terre, de Mathieu Belezi
Le texte est édité au Tripode
Site de la compagnie Voyages d’hiver
Adaptation : Célie Pauthe, en collaboration avec Mathieu Belezi
Mise en scène : Célie Pauthe
Avec : Charlotte Clamens, Malika Khatir, Mounir Margoum, Judith Morisseau, Sofia Teillet
TQI Théâtre de Quartiers d’Ivry CDN du Val de Marne • Manufacture des Oeillets • 1 place Pierre Gosnat • 94200 Ivry-sur-Seine
Du 6 au 10 octobre 2026
Durée : 2 h 30
Dès 16 ans
Tournée :
• Le 3 novembre, L’Équinoxe scène nationale de Châteauroux (36)
• Les 1er et 2 décembre, Théâtre Colonne, à Miramas (13)
• Le 10 décembre, Le Moulin du Roc scène nationale de Niort (59)
• Du 3 au 7 février 2027, MC93, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, à Bobigny (93)
• Les 12 et 13 février, Châteauvallon-Liberté scène nationale de Toulon (83)
Photos : © Jean-Louis Fernandez


