Entretien avec Charlotte Rondelez, metteuse en scène d’« État de siège » au Théâtre de Poche‐­Montparnasse à Paris

Charlotte Rondelez © D.R.

« Il faut que je monte cette pièce »

Par Emmanuel Cognat
Les Trois Coups

Charlotte Rondelez, codirectrice du Théâtre de Poche-Montparnasse, a réalisé autour de l’« État de siège » d’Albert Camus qu’elle y présente actuellement, un admirable travail d’adaptation. En revenant pour « les Trois Coups » sur l’historique et les partis pris de sa mise en scène, elle nous permet d’appréhender son approche à la fois respectueuse et volontariste d’un texte mal connu.

Vous mettez actuellement en scène l’État de siège d’Albert Camus, qui est loin d’être sa pièce la plus célèbre. D’où vient ce choix ?

J’ai découvert Camus adolescente. À l’époque, on m’avait dit que c’était compliqué, que je ne comprendrais rien, alors je l’ai lu par défi. Beaucoup de choses ont effectivement dû m’échapper, mais une petite graine a été plantée à ce moment-là, qui n’a fait que croître depuis. Beaucoup plus tard, il y a sept ans, je me suis trouvée entre deux rendez-vous parmi les rayonnages d’une grande librairie. Ma curiosité a bien sûr été piquée par cette pièce de Camus que je ne connaissais pas, et j’ai commencé à la feuilleter. Après quelques pages, l’évidence s’est imposée à moi et je me suis dit : « Il faut que je monte cette pièce ».

Pourquoi ?

Je crois que j’ai avant tout été surprise par le ton de Camus, très drôle, burlesque. Un ton auquel nous ne sommes pas habitués, car, comme toujours, la postérité fige l’idée que l’on se fait des auteurs. Et pour ce qui concerne Camus, je crois qu’elle nous en donne une image beaucoup trop grave. J’ai aussi été impressionnée par la complexité incroyable de cette pièce.

Il vous aura fallu sept ans pour mettre en œuvre ce projet. C’est un long travail de gestation.

Pas exactement. En fait, nous l’avions montée presque immédiatement et jouée aux scènes d’été du Théâtre 13, il y a six ans. L’accueil avait été plutôt bon, mais la version d’alors était très différente de celle que nous présentons aujourd’hui.

Vous avez donc ressenti le besoin de revenir vers ce texte et de le retravailler.

Oui. Lors de cette première mise en scène, j’avais conservé beaucoup de la complexité de la pièce, en mettant l’accent sur certains de ses aspects, comme celui religieux ou la critique du nihilisme. J’avais également conservé l’époque. Mais cela allait à l’encontre de l’universalité du propos de Camus sur lequel j’ai voulu me concentrer cette fois. C’était vraiment l’ambition centrale de cette nouvelle mise en scène : rendre la pièce accessible à la jeunesse d’aujourd’hui.

Cela a dû nécessiter un important travail d’adaptation…

J’ai travaillé sur deux axes principaux : le rythme, que j’ai cherché à dynamiser au maximum, et le renforcement de l’humour naturellement contenu dans la pièce, qui permet d’éviter de tomber dans la moralisation, et introduit une distance salutaire.

Effectivement, la durée de la représentation est réduite de plus de moitié par rapport à celle de la création historique. Avez-vous réalisé des coupes ?

Oui. Beaucoup. Dans l’État de siège, Camus dénonce à peu près tout : le franquisme, le nihilisme, l’attitude de l’Église durant la Seconde Guerre mondiale… Pour moi, certains de ces sujets ne parlent plus aujourd’hui comme ils pouvaient le faire aux contemporains de Camus. J’ai donc pris le parti de les supprimer pour recentrer la pièce sur un thème central : le pouvoir exercé par la peur. J’ai aussi modifié certains aspects. Les nihilistes, par exemple, n’existent pour ainsi dire plus. Ils ont été en quelque sorte remplacés par des cyniques. Et c’est ce qu’est devenu le personnage de Nada. Mais, à l’exception du prologue, tout le texte est de Camus.

Et pour ce qui est du comique ?

L’écriture de Camus, dans cette pièce, est burlesque. J’ai l’impression que cela a d’ailleurs été l’une des limites de la mise en scène historique : ne pas assez tenir compte de cet aspect, et donc donner dans un certain ridicule. Le montage actuel assume ce côté burlesque. Car pour que cela « marche », il faut que la Peste ait l’air d’avoir raison. Et pour cela, c’est le peuple qui doit paraître ridicule. Mêlé à l’aspect tragique de la pièce, cela me semble donner une vision assez intéressante de ce qu’est souvent notre quotidien : absurde, drôle et pathétique en même temps.

Un autre aspect impressionnant de votre mise en scène est l’inventivité dont vous faites preuve dans l’exploitation du tout petit plateau du Petit Poche. Est‑ce la pièce qui vous a inspiré ce dispositif ou vous a-t‑il plutôt été imposé par l’exiguïté de l’espace scénique ?

J’avais déjà eu l’idée des marionnettes. Mais c’est la contrainte qui fait mettre ce genre d’idées en pratique. Comme il me fallait créer de la perspective avec un recul très limité, elles se sont tout naturellement imposées à moi. On pourrait dire que la contrainte à fait naître une évidence. Cela a cependant été un peu inquiétant au départ pour les comédiens, qui avaient du mal à comprendre où je voulais aller. Mais, pour eux comme pour le public, les marionnettes sont peu à peu devenues une respiration. Une autre chose qui m’a paru importante était de briser le quatrième mur. C’est ce que permettent le jeu en avant-scène et les nombreuses adresses au public.

Mille mercis, Charlotte Rondelez, de nous avoir éclairés sur la genèse de cette nouvelle mise en scène de l’État de siège de Camus que nous ne pouvons que chaudement recommander aux habitués du Théâtre de Poche comme à ceux qui ne le fréquentent pas encore. 

Recueilli par
Emmanuel Cognat

Voir la critique du spectacle


État de siège, d’après l’État de siège, d’Albert Camus

Folio Théâtre, no 52, 1948

Adaptation : Charlotte Rondelez

Cie Les Éclanches • 7, rue de l’Aude • 75014 Paris

01 40 47 82 16

Site : www.leseclanches.fr

Courriel : leseclanches@orange.fr

Mise en scène : Charlotte Rondelez

Avec : Simon‑Pierre Boireau, Claire Boyé, Benjamin Broux, Céline Espérin, Adrien Jolivet, Antoine Seguin

Décors : Vincent Léger

Création marionnettes : Juliette Prillard

Lumières : Jacques Puisais

Assistante à la mise en scène : Pauline Devinat

Théâtre de Poche-Montparnasse • 75, boulevard du Montparnasse • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 50 21 (tous les jours de 14 heures à 18 heures, mercredi, samedi et dimanche de 11 heures à 18 heures

Site du théâtre : www.theatredepoche-montparnasse.com

Métro : ligne 4, 6, 12, 13, arrêt Montparnasse-Bienvenüe, sortie 5 boulevard du Montparnasse

À partir du 4 mars 2014, du mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 17 h 30. Relâche les 7, 14 et 26 mars 2014

Durée : 1 h 15

24 € | 18 € | 10 €