Entretien avec Thierry Collet, à propos de Magic Wip Saison#2, à la Villette à Paris

Thierry-Collet Thierry-Collet © Baptiste Le Quiniou

Thierry Collet : « Nous avons plus que jamais besoin de partager des illusions, voire des utopies »

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Le Magic Wip rouvre ses portes jusqu’au 11 mars à la Villette pour une deuxième saison riche en surprises. Rencontre avec Thierry Collet, qui est à l’origine du projet et pilote la programmation.

Vous définissez ce lieu comme une « fabrique de magie ». Pouvez-vous nous rappeler son origine ?

De nombreux lieux programment des spectacles, certains proposent des temps forts, comme le Théâtre du Rond-Point ou le CENTQUATRE, mais il n’existait pas encore d’endroit comme celui-ci : un lieu animé par un projet spécifique et inscrit dans la durée, un espace d’échanges où se croisent les routes des magiciens. Ce projet est un partenariat entre La Villette et la compagnie Le Phalène, que je dirige.

Magic-Wip-Villette
© DR

Personnellement, quels chemins avez-vous empruntés ?

Je suis tombée dans la magie à l’âge de 7 ans. J’ai été formé au contact de maîtres, fait un crochet par la fac de psychologie. Puis, j’ai suivi l’enseignement du Conservatoire national supérieur d’art dramatique, où j’ai découvert le travail en collectif, alors que le magicien est souvent un solitaire. J’ai alors eu l’idée de mêler les deux arts : j’ai travaillé sur les notions de personnage, de situation et de narration, de scénographie, de mise en scène… Et j’ai naturellement eu envie d’amener la prestidigitation dans les théâtres.

La magie nouvelle ?

À « nouvelle », je préfère le terme « contemporaine », qui me relie à mon époque et ses questionnements. Aujourd’hui, la magie est très populaire (en grande partie grâce aux médias de masse) et mêle différentes disciplines : cabaret, théâtre, arts plastiques, jonglage, neurosciences… Il ne s’agit pas d’opposer les pratiques, mais d’en montrer la diversité. En effet, les écritures revêtent plusieurs formes, qu’elles soient en prise, ou pas, avec les problématiques actuelles (politiques, sociales, esthétiques…). L’expérience magique peut nous émouvoir autant que nous questionner.

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Vrai/Faux (rayez la mention inutile) », avec Lauren Legras © Compagnie Le Phalène

Les points communs à toutes ces démarches sont l’excellence (ou la maîtrise de techniques) et la perte des repères. L’expérience magique est l’un des rares endroits où on explore ensemble le mystère et son vertige. Pendant la durée du spectacle, nous sommes attentifs, concentrés, pour tenter d’élucider des énigmes. Ou pas, d’ailleurs, car certains préfèrent ne pas comprendre ! Actuellement, nous vivons un âge d’or de la magie, car en période de crise, nous avons plus que jamais besoin de partager des illusions, voire des utopies.

Pour votre part, vous utilisez précisément la magie comme un outil d’écriture scénique et vous cherchez à donner du sens à cette discipline. Mais pour Magic Wip, vous vous intéressez à toutes les tendances ?

Tout à fait. D’où cette idée de créer, à La Villette, lieu pluridisciplinaire par excellence, le Magic Wip où toutes ces pratiques se rencontrent et où l’on fabrique des formes performatives, on accueille des artistes en résidences de création, on initie des compagnonnages. C’est une maison ouverte, un lieu de ralliement de la communauté magicienne; des artistes peuvent y prendre des risques et le public venir pour plein de raisons différentes.

La magie : un des rares endroits,

où on explore ensemble

le mystère et son vertige.

Vous y présentez Magic Wip Saison#2. Quelle est sa singularité ?

Le Magic WIP est le reflet de l’extraordinaire vitalité de l’art magique en France et dans le monde, tous courants confondus. Pendant quatre mois, il s’agit de proposer au public de rencontrer les pointures de la scène française et internationale, de découvrir l’histoire de la magie, de s’initier à la prestidigitation, d’échanger ses derniers tours. Parmi les surprises : spectacles, répétitions publiques, conférences, ateliers, expositions, apéro mental, bar magique…

Que mettez-vous particulièrement à l’honneur cette année ?

La magie sensorielle avec des spectacles et des performances qui font appel à l’ouïe, au toucher et au goût : From the Dark, Le Barman du diable, Les Murmures ont des oreilles, ainsi que le close up, la magie qu’on voit de près, représentée dans les Magic Nights.

Qu’est-ce donc que les Magic Nights ?

Plusieurs temps forts sont prévus comme La Nuit des inventeurs, avec Bill Cheung, Meven Dumontier, Guilhem Julia, Roman Garcia et moi-même. Les tours de magie, ça s’invente, ça se transmet, ça se vend, et parfois aussi, ça se vole. Lors de cette soirée inédite, nous convions le public à un parcours afin de rencontrer, par petits groupes, ces magiciens créateurs, de découvrir leurs inventions, mais aussi la façon dont ils les développent et les protègent. Et la Magic Night #3, intitulée les Chemins de la magie, se déroulera le 23 février.

Vous accordez de l’importance à la convivialité ?

Nous avons conçu un espace immersif, pédagogique et participatif composé de plusieurs zones : l’espace « maker » où chacun peut s’essayer à des tours, grâce à des kits mis à disposition ; l’espace « interviews », où les visiteurs, équipés de casques sont invités à faire connaissance avec des magiciens ; l’espace « bibliothèque », où l’on peut feuilleter des ouvrages spécialisés ; l’espace « bar » où, en plus de se restaurer, on peut se laisser surprendre par le magicien résident Marc Rigaud. Car Magic Wip fournit aussi l’occasion de découvrir les sorties de résidence, les spectacles qui se trament en marge de la programmation officielle.

La saison concerne donc petits et grands ?

Ouvert à tous, le lieu programme des spectacles tout public, comme Magie d’ombre et autres tours. Maître mondialement reconnu d’ombromanie, Philippe Beau nous a ainsi entraîné dans un monde fantastique peuplé d’étranges personnages. Un magnifique hommage au cinéma muet et à l’imaginaire de l’enfance.

Des ateliers philo-magie concernent les 6-10 ans, tandis que les stages du dimanche matin réunissent les enfants et leurs parents. En revanche, le dernier stage (Et soudain je me suis transformé(e) en boîte d’allumettes…) concerne les ados (dès 16 ans).

La magie s’apprend-elle ?

Devenir magicien, ça prend une vie entière. De la transmission familiale à l’accès au savoir sur Internet, de la relation maître-disciple à la formation autodidacte, il existe de nombreux modèles pour se construire en tant qu’artiste.

Pour le 23 février, nous avons conçu une soirée entre récits et performances, à la rencontre d’artistes aux parcours singuliers : Kieron Johnson, un magicien anglais entre prestidigitateur et fakir ; Yves Carbonnier, parmi les rares magiciens français invités aux très secrètes soirées magiques de l’Escorial en Espagne ; Laura London qui a su se créer un monde à part dans le monde de la cartomagie.

D’ailleurs, cette année, nous présentons le travail de plusieurs magiciennes, rares dans ce métier essentiellement masculin, avec également Lauren Legras, qui travaille au sein de ma compagnie, Le Phalène, et a repris Vrai / Faux (rayez la mention inutile).

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« Dans la peau d’un magicien », de Thierry Collet © Baptiste Le Quiniou

Quels spectacles de votre compagnie avez-vous programmé ?

Ce spectacle de mentalisme, créé en 2010, par moi-même. Il interroge ce qui conditionne nos goûts et nos choix. Est-ce qu’à force de vivre dans une même société, on se met tous à penser un peu les mêmes choses ?

J’y ai aussi présenté ma dernière création : Dans la peau d’un magicien, dans laquelle je croise récit de vie et tours de magie. En me dévoilant, j’ai invité les spectateurs à une rencontre très personnelle, entremêlant les secrets de cet art et les mystères de la vie.

Vous voulez susciter des vocations ou éclairer les consciences ?

Ma démarche, fondée essentiellement sur l’interaction, fait participer le public à des expériences qui bousculent notre perception. Alors, oui, ce serait bien si, en plus de dresser un panorama de ce qui se fait aujourd’hui en magie, le Magic Wip, grâce à la communauté de magiciens et les publics,  pouvait contribuer à faire évoluer cet art et le regard qu’on porte sur lui. 

Propos recueillis par
Léna Martinelli


Magic Wip Saison#2 

Le Phalène

Programmation ici ou ici

Magic Wip • Parc de La Villette (Pavillon Villette) • 75019 Paris • Au nord du parc à coté de la Cité des Sciences (métro Porte de La Villette)

Du 26 novembre 2018 au 11 mars 2019

Réservations : 01 40 03 75 75

Informations : magicwipvillette@gmail.com

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