Festival Immersion nº 2, l’Onde à Vélizy‐Villacoublay

« A Game of You » © Richard Duick

Immersion no 2 : un festival passionnant

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Immersion vient d’achever sa deuxième édition. Des expériences intenses, des propositions originales qui confirment la qualité de cette manifestation organisée par l’Onde de Vélizy-Villacoublay.

Quelle surprenante entrée en matière que l’œuvre gonflable de Hans‑Walter Müller, Oscillatlon entre courbures, qui invite les visiteurs à se mouvoir entre lignes sonores et images projetées ! Ingénieur, celui-ci conçoit, depuis cinquante ans, une « architecture en mouvement » (sans aucune fondation, donc). Artiste singulier, membre de l’Art cinétique dont il a prolongé l’esprit en découvrant la mécanique des fluides, il a produit des installations de toutes formes, aussi bien pour les J.O. de Barcelone que pour les grands rendez-vous de l’art contemporain. Il a même collaboré avec Dubuffet, Dalí ou Béjart. Hans‑Walter Müller a gardé toute sa fraîcheur. Ce n’est d’ailleurs pas sans malice qu’il explique que sa construction est biologique malgré la matière plastique, les nouvelles technologies et la soufflerie : « 30 watts suffisent à faire tourner le ventilateur, cœur qui ne doit jamais cesser de battre pour insuffler de quoi gonfler la bulle. Et quoi de plus bio que cette seconde peau ? La maison, elle aussi, doit protéger ». Un vrai poète, cet homme-là ! Un magicien, aussi, qui confère l’étrange sentiment d’être en lévitation.

Atterrissage garanti, avec A Game of You, face-à-face sans public, où l’on vous attend au tournant ! Ce parcours pour un spectateur à la fois (toutes les vingt minutes) nous met d’emblée sur nos gardes. Ce moment unique durant lequel le public est pris en main par la compagnie belge Ontroerend-Goed se présente sous forme de jeu, une promenade à travers un labyrinthe à l’aspect d’un palais des glaces. Mais quel terrifiant piège ! On a beau essayé de sauver la face, difficile d’en sortir indemne.

En effet, dans chacune des six pièces, on se rencontre – au propre et au figuré – à travers des questions et des conversations improvisées, avec les acteurs, sur ce que l’on voit. Son reflet, bien sûr, mais aussi les images de son prédécesseur. Que projette-t-on sur les autres filmés et enregistrés, comme nous, à notre insu ? Que perçoit-on de nous ? Les comédiens nous mènent donc dans une vertigineuse quête identitaire. De l’autre côté du miroir. Et quand on semble enfin sorti d’affaire, les questions continuent de nous tarauder avec cet enregistrement sonore qui nous est remis à la fin. Cette surprenante forme, dont l’on est l’acteur principal, interroge astucieusement le voyeurisme. Elle est aussi une brillante démonstration, car ce regard – le nôtre et celui des autres – nous renvoie à de troublantes considérations existentielles. Le tout de façon ludique.

Des expériences à vivre

Après avoir joué, à son corps parfois défendant, un peu de répit ne peut pas faire de mal ! Allongé dans un transat, nous voilà projetés dans une autre dimension. La rêverie ? Pas vraiment ! Pour Confidences, le compositeur Nihil Bordures a rencontré des gens, collecté des récits de vie, de courtes histoires mises en son et en musique. Or, ces personnes anonymes ont toutes vécu des évènements marquants qui ont fait basculer leur existence, comme Jean‑Christophe, chauffeur routier passé par la case prison, qui raconte le choc de se retrouver face à l’immensité de l’océan, après avoir tourné en rond pendant treize ans dans 9 m². Triturant les sons à l’envie, ce compositeur talentueux ne trafique pas. Il capte plutôt une couleur, fait résonner des non-dits, révèle le sens caché d’un mot. Nihil Bordures ausculte les âmes pour esquisser des tableaux sonores émouvants, vrais monologues dramaturgiques. Avec ces tranches de vie, cette fois-ci sans visage, nous voilà encore plongés sans ménagement au cœur de l’intimité. Immergés dans un bain de paroles et de sons diffusés en quadriphonie, nous sommes malgré tout disposés à entendre l’indicible. Ces confidences vont résonner longtemps.

On ouvre aussi grandes les oreilles avec le récital du fameux pianiste de jazz Baptiste Trotignon. On est même aux aguets ! Enfin un vrai fauteuil de théâtre sauf, qu’une fois de plus, les règles du jeu sont modifiées. Supprimer l’aspect visuel, se concentrer sur l’écoute… Cela brouille certes nos repères, mais dommage de ne pas voir, en dehors des dernières minutes du concert, ce formidable interprète qui vit si intensément chacune de ses notes, avec un engagement physique hors du commun.

Solliciter tous les sens

Qu’il s’agisse de sonder les ressorts les plus secrets de l’âme humaine ou de s’ouvrir aux autres, cette programmation offre l’occasion de belles découvertes. Sur soi et sur le monde. Dedans, dehors, on passe de démarches introspectives à des expériences quasi utopiques qui infléchissent notre rapport à l’espace ou nous rappellent la force du « bien vivre ensemble ». Intimes, ces propositions éveillent tous les sens, y compris ceux trop souvent mis en sommeil dans le spectacle, pourtant vivant. Après, le sixième sens, l’ouïe et la vue, c’est alors au goût d’être sollicité, avec Teatro da mangiare ?.

Cela fait déjà plusieurs heures que ces paysans-comédiens œuvrent en… cuisine. L’Onde a mis à leur disposition une grande salle où ils peuvent disposer chaudrons et ingrédients, car, oui, ce sont bien eux qui dressent la table – avec la nappe à carreaux d’origine – autour de laquelle peuvent s’asseoir une trentaine de convives. Ce sont encore eux qui préparent le dîner avec leurs propres produits de la ferme, puisqu’ils sont cultivateurs. Et la table est bien garnie : méli-mélo de légumes des champs, tagliatelles maison à l’ail et au romarin, fromage et charcuterie artisanale, pain cuit au four. La convivialité est également au menu. Partager un vrai repas fournit l’occasion à ces trublions de raconter leur singulière histoire, de parler d’amour, de joie, de vie et de mort. C’est truculent. Ils ont tout largué à la fin des années quatre-vingt, quand ils étaient engagés jusqu’au cou dans le théâtre militant, pour se ressourcer dans leur vallée des rêves, quelque part vers Bologne. Exil physique et spirituel qui ne les déracine pas pour autant. Ils ont construit eux-mêmes un théâtre de terre, authentique et sincère. Entre récoltes et autogestion de leur édifice rural (ferme, gîte et lieux de représentations), ils ont conçu ce spectacle-repas qui a déjà tourné dans toute l’Europe.

Invoquant le double rituel de la table et du théâtre, ce spectacle très personnel, nourri de leur vie et pétri d’humanité, est d’une grande générosité. Proche de l’expiation, la confession prend des accents tantôt tragiques, tantôt burlesques, sans jamais perdre de sa sincérité. Du corps, du cœur, des matières premières nobles : la recette est gagnante. On peine vraiment à quitter Paola (Berselli), Maurizio (Ferraresi) et Stefano (Pasquini). D’ailleurs, avant de les embrasser, certains leur proposent de faire la vaisselle. Comme la musique, qui adoucit les mœurs, le Teatro delle Ariette a de nombreuses vertus, dont celle de la chaleur humaine. 

Léna Martinelli


Festival Immersion no 2

Du 1er au 6 avril 2014

L’Onde • 8, avenue Louis-Bréguet • 78140 Vélizy-Villacoublay

Réservations : 01 34 58 03 35

Site : www.londe.fr

Courriel : labilletterie@londe.fr

– Transports en commun : 30 minutes de Saint-Michel en R.E.R. C, arrêt Chaville-Vélizy, puis 10 minutes en bus cvj ou czi, direction Vélizy, arrêt Robert‑Wagner

– Voiture : depuis la porte Saint-Cloud, prendre la direction Pont-de-Sèvres, puis N118 direction Bordeaux-Chartres et A86 direction Versailles, sortie Vélizy centre

  • A Game of You, d’Ontroerend Goed

Vendredi 4 et samedi 5 avril de 12 h 30 à 15 heures et de 18 heures à 20 h 30, à l’Auditorium

Dès 14 ans, durée 30 minutes par spectateur, 3 €

Photo du spectacle : © Richard Duyck

www.ontroerendgoed.be

  • Confidences, de Nihil Bordures

Mardi 1er et mercredi 2 avril de 13 heures à 19 heures et du jeudi 3 au samedi 5 avril, de 13 heures à 22 heures, à la Mezzanine

Dès 12 ans, entrée libre

  • Baptiste Trotignon dans le noir

Vendredi 4 avril à 20 heures et samedi 5 avril à 19 heures, sur la Grande Scène

Dès 12 ans, durée 50 minutes, 17 €, 10 €

Photo de Baptiste Trotignon : © Christian Berthier

www.baptistetrotignon.com

  • Oscillatlon entre courbures, la bulle de Hans-Walter Müller

Mardi 1er et mercredi 2 avril de 13 heures à 19 heures et du jeudi 3 au samedi 5 avril, de 13 heures à 22 heures, au Micro-Onde-centre d’art de l’Onde

Pour tous, entrée libre

  • Teatro da mangiare ?, du Teatro delle Ariette

Jeudi 3 et vendredi 4 avril à 21 heures, samedi 5 avril à 12 heures et 20 heures, à l’Atelier

Dès 14 ans, durée 2 heures, 17 €, 14 €

Photo du spectacle : © Federico Riva

www.teatrodelleariette.it