Karacena 2026, Festival, ENC Shems’y, Reportage, Salé (Maroc)

Faire école, faire corps

Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

Énergie flamboyante, goût du risque : bienvenue à l’École nationale de cirque Shems’y ! La 11édition du festival Karacena s’est tenue fin août sous ses chapiteaux et dans les lieux patrimoniaux de la ville de Salé. Un moment privilégié de découverte, des jeunes talents, une vitrine pour l’acrobatie marocaine : renversant !

En front de mer, sur un parvis ocre, un chapiteau blanc et orange dresse ses cornes. À ses pieds, une affiche bleue annonce un événement corsaire, la nouvelle édition du festival biennal : l’occasion de découvrir des spectacles qui mêlent jeunes apprentis, talents du Maroc et d’ailleurs.

À Salé, le cirque est un pilier social autant qu’un lieu de recherche artistique. Sous l’égide de l’AMESIP (Association Marocaine d’Aide aux Enfants en Situation Précaire), Shems’y s’est implantée à Sidi Moussa en 1999 alors que le quartier ne bénéficiait pas encore de routes ni d’électricité. Depuis 2009, forte de l’appellation École nationale de cirque qui marque la reconnaissance institutionnelle, l’équipe et sa présidente Touraya Jaïdi Bouabib sont toujours sur le pont, déterminés à défendre leur formation diplômante. Sa particularité ? Au croisement de l’action sociale et culturelle, elle valorise la tradition acrobatique marocaine en l’ouvrant et l’hybridant avec d’autres formes artistiques.

Mât-rocain : entre tradition et désir d’ailleurs

Après la somptueuse ouverture À l’Abordage, qui s’est tenue avec le concours de tous les apprentis de l’école, devant les remparts historiques de Bab Lamrissa, le cirque s’est immiscé sur les places et dans des riads de la médina. Dressé entre un carré de ciel bleu et les chats en goguette, le mât chinois est devenu le support d’un questionnement sur l’attachement à la tradition.

« L’Abordage », ouverture du Festival Karacena © Anwar Chadli

Zarbia de la Cie La Zid débute comme un boniment de marchands de tapis. Un art du bagou chargé d’humour est déployé par deux vendeurs qui mitraillent leurs arguments. Les tapis avec lesquels ils jonglent sont présentés comme des objets transformables à volonté, se pliant à mille et un usages : tente canadienne, attrapeur de rêve, tapis de gym, couette… C’est joyeux, enlevé, en adresse directe au public envisagé comme potentiel acheteur. Le débit ininterrompu jongle avec les clichés sur ces fameuses places touristiques où l’on alpague le chaland avec insistance et ingéniosité.

Mais voilà que le duo comique prend de la hauteur et le spectacle une couleur documentaire. Les envolées vertigineuses sur le mât chinois font entendre les subtilités des traditions à travers des témoignages sur l’art ancestral du tissage. Dès lors apparaissent les motifs cachés dans le tapis : formes géométriques qui traduisent une tristesse ancienne, craintes d’un marché qui s’uniformise… Et l’acrobatie circassienne, par la mise en abîme, se révèle soudain, elle aussi, comme un savoir-faire marocain à sauvegarder. Il y a de la malice et une ode à l’unique dans cette évocation de la transmission de gestes. Le mât devient cimaise pour exposer diverses facettes d’une identité, en déroulant le tapis… à la langue darija.

En partance

Le mât chinois est encore plus central dans Chajarah de la Cie Nejma, toujours en espace public. Il figure l’arbre du titre (en proximité sonore avec hajarah, l’émigré) : cet enracinement qu’on peine à quitter, ce moyeu autour duquel on tourne, cette identité sur laquelle on se juche. Perché en haut du mât, un homme regarde au loin et martèle « Je vais partir ». Il le sait, «  celui qui n’ose pas monter sur la montagne restera toujours dans sa grotte » Mais rôdent encore des fantômes, l’attachement au passé. Chajarah, c’est la certitude de l’ici et maintenant. Et la pulsion du départ.

« Chajarah », Cie Nejma © Cécile Laroche Coignet ; « Voyez-vous le bateau net ? », Ismaël Erahhali © Anwar Chadli ; « Come-Cloth.er », Circo Hannover © Anwar Chadli

Derrière un petit comptoir culinaire, au sol, une jeune femme issue de l’exil cherche ses racines. Partageant un ménenath aux saveurs du Caire, elle raconte sa mélancolie, quand elle parcourt Google street view sans qu’aucun souvenir ne surgisse. Ils sont deux désormais autour de l’arbre refuge, à échanger des virelangues, à rapper leurs espoirs de s’échapper ou de revenir. Christophe, le musicien, se rêvait guitar hero mais préfère finalement apprendre de nouveaux instruments comme des langues : « une expression de la vie ». La danse à deux, soutenue par la musique live, joue sur la verticalité autour de l’éternel mouvement partir-revenir. Des trajectoires qui cherchent à la fois un centre stable et un ailleurs, comme l’acrobatie. Un regard à l’intérieur de soi, en miroir avec l’autre, pour mettre en rap son envie d’échappatoire… et de retour. Un Should I stay or should I go version marocaine, égyptienne et universelle.

Ces objets qui nous portent et nous lestent

Naviguant aussi dans des eaux biographiques, Ismaël Erahhali nous plonge dans un souvenir de son enfance, l’image rémanente d’un cabinet d’ophtalmologie où une voix l’interrogeait : Voyez-vous le bateau net ? La question donne son titre au spectacle. Dans la salle d’attente où chaque objet devient retors, le clown explore, sans nez rouge, l’événement douloureux qui a handicapé sa vue et dont découlent les injonctions des adultes : interdiction de jouer au foot, aux jeux-vidéos… Cette salle symbole de la douloureuse expectative métaphorise sa mise de côté. Son personnage touchant, drôle et solidement construit, s’entoure de trouvailles visuelles qui illustrent son désir de transformer sa singularité en atout : en joie et en spectacle. Un humour délicat.

« Rihla », Cie Tadour © Anwar Chadli

Son camarade Badr El Laouaz est lui emmêlé dans les fils du téléphone, une valise et l’incommunicabilité : Allo ? Allo ? Le titre Téléphone arabe ne reflète pas le sens figuré d’information déformée par la rumeur. Le jongleur lui préfère une exploration du lien avec les objets et l’impossible interlocuteur. Des jeunes de l’école Circo Hannover sont également présents, empêtrés dans ce qui semble être un vide dressing où des acrobates testent toutes les combinaisons possibles entre leurs corps et les vêtements présents : dans Come Cloth•er, les diabolos volent, les pyramides humaines se font et se défont dans des étagères modulées comme un Tetris. Un peu répétitif comme si aucun tri n’avait pas été tranché parmi les propositions.

En partance

Dans Rihla, on retrouve d’autres anciens lauréats (le nom ici donné aux diplômés) de la 11promotion de Shems’y. Ce spectacle soutenu par La Carrière est magnifique de bout en bout. Sur le parvis devant les murs crénelés de l’école, on prend les amarres. Quatre acrobates nous saluent, les yeux dans les yeux, puis se réconfortent en abrazos. Car il en faut de la fraternité pour partir dans un autre pays et rencontrer l’Autre. Leur plateforme en plan oblique, dont l’axe est constitué d’un mât chinois, raconte tout des écueils, du déséquilibre, du besoin d’appuis, de l’impossible repos et de l’épuisement de la migration, qu’ils connaissent tous personnellement. Si des rivalités et battles surgissent, elles cèdent vite à la nécessaire solidarité.

« Le Secret de Jha », Shems’y © Anwar Chadli ; « Awal Qalam », Shems’y © AnwarChadli ; « Le Monde à l’envers » © Meriem Naciri

C’est un spectacle qui prend le risque de la lenteur, de la douceur entre hommes. De la relation avec le public aussi, qui, à la fin de la proposition, peut se saisir de cet agrès en mouvement comme métaphore des espoirs et dangers de l’ailleurs. Où se consolider et comment voir plus loin, ensemble ? Tel est aussi le fil de Moussa, l’enfant de la mer, un spectacle équestre qui retrace le parcours initiatique d’un jeune enfant des rues recueilli par une famille de cavaliers. Les élèves de l’AMESIP s’y illustrent brillamment, voltigeant avec un plaisir visible. Encore une belle illustration de l’acrobatie marocaine traditionnelle. Les chevaux, dès leur entrée en piste, provoquent l’émotion : pur-sang d’une puissante beauté, cajolés même lorsqu’ils manifestent leur indépendance. Un seul regret : la plupart des propositions n’utilisent pas tous les possibles du 360 degrés. L’énergie et la technicité, mobilisées à tout instant, mériteraient de résonner davantage avec l’in situ.

Spectacles d’école

Un des attraits de cette programmation réside dans la chance de pouvoir assister à l’Awal Qalam des apprentis de 3e année de Shems’y, une succession de numéros marquant leur sortie du cocon. Cette année, de facture plutôt classique, elle était encadrée par l’italien Boris Vecchio. On retiendra l’ouverture autour de la mue plastique d’une trapéziste, la facétie d’un clown avec cafetière qui sait assurément charmer son public, la qualité de présence d’Othmane, le dialogue entre un homme des cavernes et un informaticien maniaque… avec des transitions à vue très brechtiennes.

« Mawja », Shemsy © Anwar Chadli

L’émotion est davantage palpable dans la fascinante exploration des impossibilia du Monde à l’envers chorégraphié par Aïcha Aouad, par ailleurs directrice artistique du festival. Un univers de renversements, de tentatives collectives et de solidarités où la roue Cyr se fait trapèze, où l’on quête une réponse dans les livres, où l’on explore les possibles, seul ou en chœur, où l’on tente de s’extraire des écrans pour faire groupe et liesse. Corps renversés, solidarités et désir de savoir se manifestent dans un fabuleux détournement de matières plastiques et d’agrès. Un groupe fluide et généreux aux moments suspendus aussi féériques qu’insolites. Une création musicale en direct accompagnait cette jeunesse en frémissement : l’électro y rencontrait le oud, soutenu par du slam un brin revendicatif, des accents gnaoua, des trompettes et des percussions. Une réussite, même si certaines saynètes mériteraient de s’extraire du chapiteau pour prendre un bain de réel dans la rue.

On a également pu voir Le Secret de Jha, encadré par Camelia Montassere, où les apprentis de 1e année partent à la rencontre de Jha, philosophe sage et fou, qui fait des apparitions en marge avec sa lanterne. Une traversée entre chien et loup. Des acrobates guinéens rayonnants, des surgissements et des envolées de jeunes talents marocains qui prennent le temps d’un geste suspendu.

Enfin, moins traditionnel, Mawja chorégraphié par Fouad Boussouf, nous embarque dans un camaïeu de bleus gris. Que deviennent les circassiens sans leurs agrès ? Peuvent-ils saisir le mouvement comme le surfeur prend la vague ? Déroutant, parfois asynchrone, mais nécessaire. En chœur ou en solo, ils apprennent à respirer ensemble, se contractent, prennent appui pour osciller, enjamber, s’envoler, échapper à la pesanteur. C’est tout l’enjeu de cette dernière année : se laisser porter et soulever comme l’embrun, maîtriser le geste et tout à la fois écouter le groupe, n’être que gouttelette dans l’océan, participer à l’immensité. L’expérience du numineux. On leur souhaite un bon cap !

Al Laqaât, autres manières d’apprendre

Karacena offre aussi l’occasion de plonger dans d’autres univers. SOPLA des Espagnols de Trucas Circus offre un univers de cartoon parfaitement huilé où chacun tient sa partition pluridisciplinaire pour un repas de fête burlesque. Sans doute l’occasion, pour les apprentis, de découvrir une esthétique complètement différente, avec un parti pris bien tenu. Moins sensible, plus formel. Le tableau où les cordes se gondolent en spaghetti est surprenant.

« Sopla », Trucas Circus © Anwar Chadli

Le festival s’est clos sur des rencontres professionnelles réunissant des directeurices d’écoles et d’événements internationaux (Québec, Angleterre, France, Sénégal, Côte d’Ivoire…) qui ont pu échanger pendant deux jours sur leurs structures et les cursus. Fort soutien de l’État, mécénat, financement de l’Institut Français ou réseaux d’aide aux jeunes en situation précaire ou en apprentissage, tous ne bénéficient pas des mêmes aides financières. Les temps sont durs pour la culture et le cirque n’est toujours pas reconnu institutionnellement dans certains pays.

Côté marocain, la tradition acrobatique est vivace et ouverte aux formes contemporaines. Si l’ENC Shems’y leur offre une professionnalisation d’excellence, les lauréats qui voudraient pratiquer leur art au pays disent souffrir du manque de transports, de la politique contraignante des visas, du peu de soutien à la production et de lieux de diffusion. Regrettant d’être acculés à la migration économique, ils aspirent à vivre de leur métier chez eux. Des pistes émergent pour consolider les forces locales, soufflées par les bons connaisseurs du Maroc : investir les lieux inexploités, réclamer des régies publiques, s’associer et se fédérer. On souhaite à tous ces brillants artistes de trouver les appuis qui feront rayonner leurs talents.

Stéphanie Ruffier


Spectacles d’anciens lauréats de l’ENC Shems’y

Zarbia, Cie Zid
Page FB de la compagnie
Interprétation et acrobatie : Saïd Mouhsine, Brahim Ech-chibi
Durée : 45 min

Chajarah, Cie Nejma
Site de la compagnie
Avec : Nour Birioti (mât chinois, danse, théâtre) ; Yassine Hmaine (mât chinois, musique, danse, théâtre) ; Christophe Serpinet (musique, théâtre)
Regard extérieur : Danielle Charotte
Durée : 45 min

Rilha, Cie Tadour / La Carrière
Instagram la compagnie
École de cirque La Carrière
Écriture, mise en piste collective et interprétation : Mohammed Ammar, Mohamed Lamine Fofana, Abdelmouttalib Amine, Abdelmalek Barrach
Mise en scène : Christophe Gellon, Hamza Benlabied
Regard extérieur : Hamza Benlabieb et Ayoub Kerkal
Durée : 1 heure

Voyez-vous le bateau net ?, Ismaël Erahhali
Site de l’artiste
Écriture, interprétation : Ismaël Erahhali
Durée : 25 min
Spectacles de l’ENC Shems’y – actuelles promotions 2024-2026

Moussa, l’Enfant de la mer
Mise en scène collective : École des Arts Équestres Shems’y d’Aïn Atiq
Avec : les cavaliers et cavalières de l’École des Arts Équestres Shems’y d’Aïn Atiq

Mawja
Chorégraphie : Fouad Boussouf et son assistante Mathilde Méritet
Interprétation : les apprentis de 3année de l’ENC Shems’y

Le Monde à l’envers
Chorégraphie : Aïcha Aoud
Avec : les apprentis de 2année de l’ENC Shems’y, Yassine Elhalouy, Mathilda Gilquin, Assya Benkhira, Mouhssine Saber, Anas Moudam Karim, Ibn Echaykh, Alexis Texereau, Achraf El Badaoui, El Mehdi Et-Taleby, Bagley Wendy Zaza
Musiciens : Jean-Philippe Barrios, Lionel Romieu, Youssef Elhimer, Ihsane Almou, Salma Barhdou et Imad Kaissi

Le Secret de JHA
Chorégraphie : Camelia Montassere
Avec : les apprentis de 1ère année de l’ENC Shems’y, Mohamed Bani, Hassan Rida, Yassine Boussiari, Othmane Fatih, Mohamed Mejdoubi, Chérif Abdourahamane Diallo, Ibrahima Sory Camara, Abdoulaye Sylla, Philip Diallo

Awal Qalam
Mise en scène : Boris Vecchio
Interprétation : Apprentis de 3année de l’ENC Shems’y

Spectacles vus dans le cadre du festival Karacena, du 21 au 31 août 2026
Organisé par Sidi Moussa et médina, à Salé (Maroc)
Spectacles gratuits dans la rue et payants sous chapiteau

Photo de une : « Zarbia », Cie La Zid © Anwar Chadli

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