Focus adaptations, « Impossibles adieux », Han Kang, Critiques, Cour d’honneur palais des Papes, Cloître des Carmes, Festival d’Avignon 2026

Oiseau © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon

Deux invitations à lire le roman

Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Deux propositions scéniques mettent à l’honneur le roman auréolé du Prix Nobel de littérature en 2024, « Impossibles adieux », de l’autrice coréenne Han Kang. La lecture performée d’une partie du roman proposée par Julie Deliquet fait dialoguer deux langues, deux cultures, deux actrices, dans l’espace monumental de la Cour. L’adaptation de l’ensemble du livre et la mise en scène onirique et glacée de Daria Deflorian mêle l’histoire d’amitié entre deux femmes et l’Histoire terrifiante des massacres perpétrés en 1948 en Corée du Sud. L’une comme l’autre nous donnent surtout envie de nous enfouir dans la (re)lecture du roman, dans une neige douloureuse et extatique.

Isabelle Huppert et Hyeyoung Lee, vêtues de blanc, ancrées derrière leur pupitre, sur un plateau immaculé, ressemblent à des plumes, des flocons, de petits signes couverts de neige sur la page blanche d’un livre. Leurs silhouettes minuscules semblent perdues dans l’immensité de la Cour sombre et inquiétante. Julie Deliquet fait débuter la lecture quelques pages après l’incipit du roman, au moment de l’élément perturbateur. Gyeongha, la narratrice incarnée par Isabelle Huppert, qui vit à Séoul, reçoit un texto de son amie Inseon, installée sur l’île de Jeju en Corée du Sud. Celle-ci est hospitalisée sur le continent et lui demande urgemment de venir. Elle charge Gyeongha d’une mission : se rendre à Jeju pour sauver son perroquet qui risque de mourir de faim.

L’adaptation se focalise ainsi sur plusieurs chapitres de la première partie. L’amitié de vingt ans des deux femmes ainsi que le cauchemar récurrent de la narratrice et leur projet artistique commun y sont mis en exergue à travers des flash-back parfaitement tissés ensemble. La lecture s’interrompt à un moment clé du « trajet horizontal » entre Séoul et Jeju, lorsque Gyeongha tente de gagner la vieille bâtisse de son amie, sur l’île, embourbée dans une tempête de neige. Va-t-elle mourir dans cette nuit givrée, peuplée de souvenirs et de visions ? Le public, s’il ignore la suite, reste suspendu : beaucoup s’interrogent, au sortir du spectacle, sur ce découpage et formulent des hypothèses sur cette fin brutale.

En tous cas, c’est l’autrice elle-même qui vient clore la lecture. Elle entre en scène évoquer la dimension documentaire et historique de son roman : elle rappelle que 30 000 personnes ont été massacrées sur ordre du gouvernement militaire, en 1948, sur l’île de Jeju, après la séparation des deux Corées. Il s’agissait de tuer tous les communistes rebelles, avec la complicité des pays alliés. Mais ce sont aussi les civils qui ont été massacrés : 1500 enfants tués, 200 000 personnes déportées, enterrées en secret. Il a fallu des décennies pour exhumer ces morts enfouis dans les eaux et la neige, pour dévoiler ces traumas provoquant d’« Impossibles adieux ».

Les actrices n’ont répété que deux jours et ont travaillé sur cette écoute de la parole de l’autre (l’une française, l’autre coréenne). Selon Julie Deliquet, l’enjeu n’est pas de jouer, mais de « savoir quand parler, pourquoi et pour qui ». Certes, les deux actrices se donnent la réplique avec un certain naturel et font écho au « chant décalé » entre Inseon et son oiseau, à la lisière de la vie et du rêve, raconté dans le livre. Mais l’on attendait une lecture moins heurtée en français, plus travaillée et plus intense. On sait la qualité de jeu remarquable et rare d’Isabelle Huppert, et celle-ci nous a paru fragile, peut-être fatiguée, intimidée parfois. Lorsqu’elle change de place avec son excellente partenaire Hyeyoung Lee (qui s’exprime nettement moins), lorsqu’elle raconte le rêve des troncs d’arbres noirs immergés dans la mer, tels des sépulcres, elle déploie enfin son art vibrant !

On regrette que l’ensemble de la lecture ne conserve pas cette puissance. Quand on songe par exemple aux extraits de la Divine comédie lus merveilleusement par Valérie Dréville, Michaël Lonsdale, Serge Maggiani, Serge Merlin, Redjep Mitrovitsa, Dominique Valadié, en 2008, dans la Cour vide soufflée par le mistral, on regrette le manque d’ampleur de cette proposition (qui n’était pas incompatible, donc, avec de la sobriété et du dépouillement). Cette proposition a bien le mérite de nous transmettre le plaisir du texte, mais dans un lieu tel que la Cour d’honneur, le son, la neige tombant derrière une fenêtre, les traductions projetées sur le mur, les silhouettes féminines statiques, l’intimité des voix, paraissent trop… peu.

Portraits d’Isabelle Huppert et Julie Deliquet

Les personnages du roman (qui forme un diptyque avec Celui qui revient) sont fragiles, limités parce qu’éphémères. Ils se fondent dans la terre qui est faite d’eau (neige ou mer) laquelle nous relie au Tout, commente Han Kang (lors de la conférence « Comment écrire sur la neige ? »). Les deux spectacles le soulignent cet aspect. Mais la mise en scène de Daria Deflorian, qui traverse l’ensemble du récit dans plusieurs sens, en effectuant plusieurs voyages (d’un lieu à l’autre, dans les profondeurs de la mémoire, dans les abysses de l’humanité), en rend davantage compte, évidemment.

Gyeongha, Inseon et sa mère se trouvent sur un plateau dont la scénographie rappelle le rêve de la narratrice et le projet qui en émane : des troncs noircis et nus, de tailles différentes, métaphorisant les morts disparus lors du massacre, posés sur un tapis blanc. Ils composent une installation collective en cours, censée être filmée. Elle s’intitulera Aucun adieu. La vieille mère d’Inseon tourne autour, courbée, munie de sa scie, souvent mutique. Et les trois femmes s’enfoncent de plus en plus dans le paysage de cette fiction.

Han Kang explique qu’elle a réellement fait ce rêve (raconté à plusieurs reprises dans le récit) et qu’il l’a amenée à écrire Impossibles adieux. Elle a vécu quelque temps à Jeju et sa propriétaire, une femme âgée, lui a montré le mur où ont été autrefois fusillés des villageois. L’autrice a ensuite mené tout un travail d’enquête, lisant des livres, des rapports institutionnels et des témoignages oraux sur le massacre de 1948. Son roman parle donc, à travers l’eau qui charrie les morts (ou la neige qui les voile), de la violence qui sans cesse fait retour. Il montre aussi comment un cauchemar devient source de création et d’amitié, deux lueurs chaleureuses qui éclairent l’existence.

Portraits de Daria Deflorian et Han Kang

Le spectacle Che Dolore terrible é l’amore s’intéresse à la douleur de la narratrice de 70 ans, traumatisée par les archives qui sont à l’origine de son livre, et à son corps meurtri qui s’accroche et veut vivre. Il met l’accent sur la douleur d’Inseon : l’artiste vient de se couper deux phalanges en tronçonnant des arbres pour leur installation et hérite d’une histoire familiale terrifiante, liée à la répression sanglante de Jeju. Enfin, il donne la parole à la mère morte d’Inseon dont les proches ont été décimés. Pour introduire un peu de distance avec la dimension morbide, anesthésiée, blanche, du roman, la metteuse en scène italienne utilise une mise en abyme : les deux amies citent Impossibles adieux car les personnages leur ressemblent. En effet, elles ont été collègues (l’une autrice, l’autre vidéaste), puis intimes, comme dans le roman. Inseon est partie vivre à Jeju lorsque sa mère est tombée malade. Elles ont formé le projet de créer, puis de filmer une œuvre tombeau, en hommage aux morts disparus, mais le temps les a éloignées. L’épisode périlleux du perroquet à nourrir prouve combien leur amitié est vivace. Les deux femmes restent ensemble jusqu’au bout, incapables de se séparer, quel que soit le pan de réalité dans lequel chacune se trouve (souvenir, rêve, imaginaire).

La mise en scène juxtapose des tableaux visuels beaux et froids, des récits très frappants qui mêlent les temporalités, en jouant sans cesse avec le décor : Inseon déplace les troncs pour sa composition plastique, mais aussi pour exhumer les corps morts. Sa mère serre un tronc dans ses bras ou s’endort sur lui, comme sur une tombe. Elle rampe à quatre pattes et en peignoir sous les arbres « sans cimes ni branches », s’imaginant dans sa maison d’enfance, lorsque son Alzheimer la rend « folle ». Ses gestes du quotidien, ses mots silencieux lorsque sa fille l’interviewe, sa participation à l’identification des corps après le massacre, font d’elle une éternelle résistante (campée par une actrice impressionnante). L’incendie de la maison familiale jaillit en creux sous les yeux du public à travers les morceaux de bois écartés du centre de la scène et posés sur des caisses d’archives tout autour : ils représentent les murs qui n’ont pas brûlé et les corps calcinés ramenés à la vie grâce aux témoignages contenus dans les documents historiques.

Les deux comédiennes principales interprètent avec délicatesse ces amies froides et chaleureuses, rompues mais en quête de lumière : leur jeu tout en retenue, leurs voix douces et sonorisées, leurs silences, les sons et la lumière nous marquent. Et pourtant le spectacle dans son ensemble nous émeut peu. On s’étonne. Est-ce la direction d’actrices qui les cantonne à un registre mélancolique ? Est-ce ce texte sur la violence et la mort, dont le protagoniste est la neige, qui nous gèle, en dépit de l’histoire d’amitié et la quête de renouveau invoquée ? En dépit de la dramaturgie proposée ? Car « il neige entre le silence et nos paroles, entre la lumière et l’obscurité, entre la mémoire et la réalité », explique Han Kang. Et cette « neige tombant dans le silence prend la place de dieu » : elle peut nous relier avec douceur au cosmos, nous transir ou nous paralyser, c’est selon.

Lorène du Bonnay


Che Dolore terrible é l’amore, Daria Deflorian
D’après Impossibles adieux, Han Kang
Adaptation et mise en scène : Daria Deforlian
Anna Coppola, Daria Deflorian, Monica Piseddu

Cloître des Carmes

Du 13 au 18 juillet 2026 • 22 heures • 1 h 30 
Réservations : en ligne ou 04 90 14 14 14
Dans le cadre du Festival d’Avignon, 80édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici

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