La traversée hypnotique de Carolyn Carlson
Florence Douroux
Les Trois Coups
Carolyn Carlson propose une lumineuse traversée dans son univers artistique, à la rencontre du souffle du monde, de celui de l’homme, et des forces de la nature. Une danse à la fois organique et spirituelle, dans laquelle la recherche du geste essentiel et unique rappelle la calligraphie chinoise qu’elle pratique depuis longtemps. Un moment hors du temps.
SI le programme des premières soirées avignonnaises n’a pas montré le solo In the Night (Que Chinatsu Kosakatani dansera à partir du 7 juillet), ni le solo The Seventh Man (que l’on verra à La Scala Paris en décembre), Carolyn Carlson nous a ménagé une belle surprise pour les deux premières représentations (seulement !).
Le rideau s’ouvre sur un décor élégant de rideaux noirs. C’est elle-même qui apparaît dans ce qui semble un lieu sacré. Elle évolue sur une ligne droite, bras dessinant des volutes vers le ciel. Dès le premier instant, elle nous livre la danse qu’elle aime, sa signature. Signature, c’est le mot, tant la chorégraphie et la silhouette de la danseuse semblent le trait du pinceau qu’elle manie depuis si longtemps en sa qualité de calligraphe. Une souplesse tout en verticalité, précision, totalement graphique. Cette chorégraphie, appelée Grace, trace des lignes d’une grande pureté. La « poésie visuelle », comme elle l’appelle si joliment, qu’elle n’a cessé de rechercher pendant sa carrière. Une partition guitare / voix (la sienne ?) sert merveilleusement la pièce.
D’instinct et d’intériorité
Place à des interprètes la côtoyant depuis toujours, ou presque, dans des pièces créées pour eux. Ils glissent sur le plateau, chacun se fondant dans le ballet précédent, dessinant ainsi un geste et un souffle continus. Cette proximité artistique et humaine permet une danse qui colle à la peau de personnalités et à leur manière d’être au monde. Un sur-mesure, donc, créé au fil d’un dialogue avec un compositeur que Carolyn Carlson connaît bien, car les musiciens aussi sont partie de son archipel. L’alliage confère à ces chorégraphies une indéniable évidence.
Dans Islands, répertoire modulable de plusieurs ballets, les soli et le duo retenus pour Avignon explorent une symbolique centrale dans son travail, celle de la nature et des forces contraires agitant douloureusement l’homme. Ces « islands » proposent une balade dans l’univers de Carolyn Carlson, à la croisée du monde spirituel et du monde corporel, avec cette aspiration viscérale vers le haut, le beau, l’intériorité. Cette danse est faite d’instinct, de tensions presque obsessionnelles vers ce qui semble inatteignable, une lumière hors sol mais non hors de soi, au contraire. Elle est ample, fluide, et généreuse.



Rage est le seul duo présenté dans ce programme. Crée en 2025 pour Juha Marsalo et Sara Orselli (lors de la soirée Autour de Carolyn Calson, au Musée d’Orsay, au cours de laquelle la compagnie a signifié son arrêt), ce ballet, ici dansé par Sara Orselli et Riccardo Meneghini, plonge dans les catastrophes du monde, des guerres aux dommages faits à la nature. Si ce ballet nous émeut moins, on ne peut que souligner l’urgence qu’il suggère, notamment dans ces portés répétés du corps de la femme, raide et comme mort, la rage d’aimer et de vivre. Dans cet environnement noir, les lumières d’un rouge cru implacable sur les corps, convoquent une gravité sévère. Les yeux se ferment, sont fermés par l’autre. La vie, en danger, semble s’effacer.
Diagonales
A deal with instinct, créée pour Yutaka Nakata, en 2023, est une merveille. Formé au taï-chi et au qi gong, le danseur apparaît torse nu, et nous parle d’Orient, de silences et de bruits, d’action et de méditation. Vêtu d’une large jupe et armé d’un bâton constitué de branches liées, le danseur puise dans la nature, le bouddhisme, et les arts martiaux pour invoquer la puissance du tigre et du serpent, à la recherche d’une stabilité totale. De longues poses sculpturales arrêtent le temps et le mouvement sur une attitude en équilibre.
Dans une lumière dorée qui frôle son corps, le danseur évolue sur des diagonales précises, semblant glisser sur une rivière invisible, pagaie à la main, tandis que nous entendons le doux clapotis de l’eau et le chant des oiseaux. Hymne à la nature, à l’homme, ce ballet délivre une impression à la fois douce et organique. Ce qui s’y joue semble appartenir à l’essence même de la vie. Le danseur termine voûté, lent, appuyé sur son bâton qui devient celui d’une vieillesse, comme si, en quelques instants, un cycle d’existence prenait fin.


Après Wind Woman, dansé par Céline Maufroid, un court ballet sur le souffle intérieur, Sara Orselli présente Mandala, crée pour elle en 2010. Au sol, un tapis dessine un ensō japonais, le cercle dessiné d’un geste unique par le calligraphe en quête de l’ultime perfection. La danseuse tourne en boucle, sur elle-même, dans le cercle, puis s’en échappe et virevolte autour de lui. Le mouvement devient transe giratoire, de plus en plus rapide, et provoque un effet hypnotique de derviches.
La superbe partition musicale Weather Part 1, de Michael Gordon, gronde crescendo une répétition de motifs obstinés de cordes, dans une pulsation quasi-mécanique qui monte en intensité. La danse-transe enfle, encore et encore. Elle semble sans fin. Lorsque les lumières du plateau se tamisent, la danseuse, bras le long du corps, tourne toujours, plus lentement. Fascinant.
Florence Douroux
Islands, Carolyn Carlson Company
Site de la compagnie
Chorégraphie : Carolyn Carlson
Avec : Chinatsu Kosakatani, Ricardo Meneghini, Céline Maufroid, Yutaka Nakata, Sara Orselli
Théâtre du Chêne Noir • 8 bis, rue Sainte Catherine • 84000 Avignon
Du 4 au 15 juillet 2026 (sauf les 6 et 13) • 19 h 20 • 1 h 10 • Dès 8 ans
Réservations : en ligne ou 04 90 86 74 87
Dans le cadre du Festival Off Avignon, 60e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
Tournée :
• Du 1er décembre au 10 décembre 2026, la Scala Paris
Photos : © Marco Caselli


