« La Cantatrice chauve », Eugène Ionesco, Théâtre l’Albatros, Festival Off Avignon

La-cantatrice-chauve-Ionesco-cie-des-Persp ectives (C) Josselin-Girard

Une cantatrice savamment déchaînée

Par Florence Douroux
Les Trois Coups

Quand le langage s’effondre, pour se diluer dans un grand vide irrationnel, la manipulation règne. C’est la proposition de la cie des Perspectives dans sa nouvelle création « La Cantatrice chauve ». Dans la pure tradition du théâtre absurde de Ionesco, Bruno Dairou signe une mise en scène qui fait pleinement écho aux mots de l’auteur : « il faut parler avec légèreté des choses graves ».

Aller chercher la Cantatrice, l’une des pièces emblématiques de Ionesco, jouée depuis 1957, c’est le défi d’une revisite, la promesse d’un regard nouveau. Comme d’habitude, Bruno Dairou et la cie des Perspectives s’approprient une œuvre dans le plus grand respect de son texte, en lui donnant une orientation originale, forte d’un fil d’Ariane ingénieux. Du grand burlesque, porteuse, au-delà du rire, de plus grave : si le langage s’effondre, l’incommunicabilité peut affaiblir l’homme au point d’en faire une marionnette. Une perte sèche de vie.

Dans un « intérieur bourgeois anglais », Monsieur et Madame Smith bavardent, rejoints par Monsieur et Madame Martin, introduits par Mary, leur bonne. On sonne à la porte : c’est un pompier…Tous font et défont un univers qui n’a ni queue ni tête, inspiré de la découverte par Ionesco des phrases d’un manuel d’apprentissage de l’anglais : « des vérités élémentaires et sages, qui (…) enchaînées les unes aux autres, étaient devenues folles (…) ; une sorte d’effondrement du réel. Les mots étaient devenus des écorces sonores dénuées de sens ».

Une pièce dans la pièce

Quatre comédiens revêtent ce qui symbolise leurs costumes de scène, avant de prendre place sur des chaises à roulettes. Ils attendent immobiles et silencieux, têtes baissées, une pancarte à leurs noms sur les genoux. Quelqu’un les observe, du public. Il vient leur distribuer des accessoires avant de ranger les pancartes dans un panier. Enfin, après avoir redressé la tête de deux d’entre eux, il sonne le gong : voilà, la répétition peut commencer.

© Josselin Girard

Soigneusement annoncé, voici l’angle d’attaque : un grand manitou est aux manettes de l’action. Au son du gong, il envoie ses injonctions, sonnant les arrêts de jeu, les répétitions de scène, les reprises. Quelle bonne idée ! Un metteur en scène grand ordonnateur qui orchestre selon son bon vouloir le déroulé d’une pièce improbable.

En imaginant faire de la bonne de Ionesco un tyran des planches qui, d’un coup de baguette, donne la parole ou la neutralise, Bruno Dairou fait une proposition de théâtre dans le théâtre très séduisante : tout ce grand dérèglement est sous contrôle d’une volonté capricieuse manipulant ses pantins. De plus, cette mise en scène permet aux comédiens d’entrer franc-jeu dans une veine comique. Exagération du ton de voix, des effets, des ruptures, des regards, des coups de sang hilarants : un surjeu qui n’est jamais outrancier, mais révèle, bien au contraire, une habilité de chaque instant. Parfaitement dirigés, ils évoluent sur le fil de l’incohérence, langage en déroute et mots impossibles, provoquant rire et surprise du public tout au long de ce voyage en absurdie. Dans une partition rigoureusement réglée, ils nous embarquent, dès le début, dans l’univers sans logique d’une cantatrice savamment déchaînée.

Double je

Voici une Madame Smith gamine et pétillante. Elle attaque fort, Céline Jorrion, pleine d’allant dans les incohérences de petites banalités quotidiennes, parsemées, mine de rien, de quelques vacheries : La soupe était peut-être un peu trop salée. Elle avait plus de sel que toi ». Cédric Daniélo, impeccable Monsieur Smith, lui emboîte le pas, assénant avec sérieux ses vérités délirantes. Au sommet de l’absurde, les pages célébrissimes de Bobby Watson sont une merveille d’interprétation.

Joséphine Demay et Léonard Stefanica se hissent sans difficulté à ce niveau, notamment dans la scène culte de l’« étrange coïncidence ». Ils montrent un crescendo d’intentions et de tensions, avec un tel élan de sincérité, que l’on aimerait croire à cet impossible. Quant à celui qui dirige toute cette « représentation », c’est Antoine Robinet. Il endosse avec brio le rôle de la bonne, devenue grand dictateur des planches, mais aussi celui du pompier, rabaissé au rang de petit jouet chargé d’amuser la galerie. Double jeu et double je, le comédien est ici sujet et objet : celui qui tire les ficelles, celui qui en subit l’action. On est au cœur du propos de cette mise en scène si percutante.

Perdre les mots, se perdre les uns les autres : le risque de se vider de toute substance au point d’être désactivé ? Le sujet est grave. Mais allez ! Ce n’est qu’un jeu. S’il y a des pions sur l’échiquier, ce n’est que pour jouer. Bravo à cette cantatrice, c’est une gagnante ! 🔴

Florence Douroux


La Cantatrice chauve, d’Eugène Ionesco

Le texte est édité chez Gallimard, collection Folio et collection Folio théâtre
Compagnie Des Perspectives
Mise en scène : Bruno Dairou
Avec : Cédric Daniélo, Joséphine Demay, Céline Jorrion, Antoine Robinet, Léonard Stéfanica
Création lumière : Marc Beijard
Durée : 1 heure

Théâtre l’Albatros • 29, rue des Teinturiers • 84000 Avignon
Du 7 au 29 juillet 2023, à 17 h 20
De 10 € à 14 €
Réservations : 04 90 86 11 33 / 04 90 85 23 23 ou en ligne

Dans le cadre du Festival Off Avignon, du 7 au 29 juillet 2023
Plus d’infos ici

À découvrir sur Les Trois Coups :
Caligula, d’Albert Camus, par Florence Douroux
Le journal d’un fou, de Nicolaï Gogol, par Florence Douroux
De Profundis, d’Oscar Wilde, par Florence Douroux
Bartleby, d’Herman Melville, par Florence Douroux

À propos de l'auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Du coup, vous aimerez aussi...

Pour en découvrir plus
Catégories

contact@lestroiscoups.fr

 © LES TROIS COUPS