Duras-Desplechin ?
Florence Douroux
Les Trois Coups
Un couple tout juste divorcé n’a qu’une nuit pour s’avouer un amour à jamais. Une nuit de confessions, mensonges et vérités. Pour sa troisième mise en scène à la Comédie-Française, le réalisateur Arnaud Desplechin s’empare de la Musica Deuxième et entraîne Adeline d’Hermy et Alexandre Pavloff dans un déluge émotionnel qui ne ressemble pas à Duras. Les deux comédiens tirent pourtant leur épingle du jeu et nous emmènent avec sincérité dans les affres du « ni avec nous, ni sans nous ».
Dans un beau décor chic et dépouillé, dispositif bi-frontal, ce n’est pas la double voix attendue piano-violoncelle de la sonate de Beethoven qui résonne en introduction. Le réalisateur Arnaud Desplechin lui a préféré une musique cinématographique lente, tendue, qui plonge efficacement l’espace dans une atmosphère de souvenirs et de drame. Un homme déboule, jette à terre un pardessus trempé par une pluie battante et s’essuie le visage. Essoufflé, il est visiblement éprouvé par un autre déluge, et celui-ci est intime, on le devine. Il demande une mise en relation téléphonique, et attend. Une femme se glisse sur le plateau, ils se regardent longuement, temps suspendu, corps raidis. Mais, à l’autre bout du fil, une voix s’inquiète : « Alors ? ».
Après leur jugement de divorce, Anne-Marie Roche et Michel Nollet se retrouvent dans l’hôtel qui a abrité leur amour des premiers temps. Ils se follement aimés. Ils ont souffert tout autant. Ils ont refait leur vie, mais ni la douleur, ni les disputes, ni les infidélités n’ont eu raison de la passion. Ils ont eu leurs mensonges, leurs secrets, Ils ont vécu « l’enfer ». Lui, semble prêt à tout pour la retrouver : « Je me fous de l’enfer ». Elle, non, elle a renoncé. Il reste le dernier moment ensemble, celui où l’on se dit tout, avant de se séparer à jamais. Avec l’arrivée du jour, ce sera la fin de leur histoire. Malgré lui, malgré elle. Ni sans toi, ni avec toi.
Vingt ans après la Musica, qu’elle adapte au cinéma avec Delphine Seyrig et Robert Hossein, Marguerite Duras imagine une suite théâtrale. Elle réécrit en partie le texte et y ajoute un second acte. Ce sera la Musica Deuxième, qu’elle crée au Théâtre du Rond-Point en 1985 avec Miou-Miou et Sami Frey. « Vingt ans que j’entends les voix brisées de ce deuxième acte, défaites par la fatigue de la nuit blanche. Et qu’ils se tiennent toujours dans cette jeunesse du premier amour », écrit-elle.

La proposition d’Arnaud Desplechin plonge tête baissée dans l’émotionnel et le psychologique : « La Musica n’a pour moi aucun sens si je ne vois pas cette peur de l’homme d’être rejeté (…) Comme je n’y comprends rien, si je ne devine pas le rire de cette femme quand elle mesure son pouvoir sur lui », explique-t-il. Est-ce l’une des raisons de tant d’affects ?
Les jeux des comédiens, gonflés d’intentions, montrent, pour ce texte-ci, son climat, son épure, une expressivité surdosée. Ils pleurent, rient, s’attendrissent, hurlent : deux amants alarmés dans le gouffre qui n’ont plus rien à perdre, le couple est foutu, et jettent sur le tapis les sentiments qui les ont habités, les habitent toujours, et les terrassent. Le désespoir explose d’emblée, débridé, lâché dans un flux de sentimentalité qui étonne.
Duras-Desplechin
Car l’écriture de Duras est à double détonation. Il y a cet ancrage dans le concret avec des mots bruts, simples, directs. Or, derrière la sobriété du langage, surgit, intense, immense, une réalité souterraine qui gronde en lame de fond et claque à la surface. Chez elle, quelque chose déborde toujours des tréfonds et donne aux mots leur frappe de coup de poing. Une tension permanente entre ce que l’on entend et ce qui se joue vraiment. Une distance, des non-dits, des silences : le drame en découle. Si la Musica Deuxième affiche tout, son impact diffère.


Fulgurances
Pourtant ! Dans cette partition autre, qui s’éloigne de la retenue et la sobriété durassiennes, Adeline d’Hermy et Alexandre Pavloff font malgré tout jaillir des fulgurances. Ce dialogue très resserré, intense, leur va bien. Ils y ont trouvé leur histoire, avec leur propre tension, un ton tout en ruptures très personnel, et font sonner l’urgence d’interroger l’autre, de lui faire dire que l’amour est inchangé. Les deux comédiens vibrent dans cet unisson. « Je veux une histoire avec toi. / Je veux ça. / Vivre avec toi. / Une histoire avec toi. (…) / Je veux ça. / C’est ça. / Je veux ça. / » . Nous entendons encore, dans ce cri étouffé et brisé, si juste, la voix d’Alexandre Pavloff, exceptionnel.
Enfin, étiré « en ruban » d’un bout à l’autre de la largeur de la salle, le plateau marque physiquement et symboliquement la distance à parcourir, chaque fois, l’un pour retrouver l’autre. Les deux sièges sont éloignés, aux opposés, alors qu’au centre, vide, nu, il y a une vie écartelée, réunie, puis désertée. Le déplacement incessant des deux comédiens, leurs trajectoires minutieusement étudiées, très belles, sont l’image parfaite du déchirement et de l’impossibilité. Nos regards suivent ces grands écarts, fil tendu ou distendu, corps happés, éperdus, à l’épreuve de la séparation. Éloignements et rapprochements, étreintes et échappées, autant de brèves rencontres vouées à leur fin dans l’immensité d’une passion que M. D jugeait « intenable ».
Florence Douroux
La Musica Deuxième, Marguerite Duras
Le texte est publié aux éditions Gallimard
Comédie-Française
Mise en scène : Arnaud Desplechin
Avec la troupe de la Comédie-Française : Alexandre Pavloff, Adeline d’Hermy
Durée : 1 h 40
Théâtre du Vieux-Colombier • 21, rue du Vieux-Colombier • 75006 Paris
Du 30 septembre au 11 novembre 2026, mardi à 19 h, du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h, mercredi 11 novembre à 15 h
De 12 € à 39 €
Réservations : en ligne ou 01 44 58 15
Photos : © Agathe Poupeney, Collection Comédie Française


