« la Paranoïa », de Rafael Spregelburd, Théâtre national de Chaillot à Paris

la Paranoïa © D.R.

L’excès et l’amusement priment souvent sur le contenu

Par Ingrid Gasparini
Les Trois Coups

Les trompettes de Chaillot battent le rappel. Plus que dix minutes pour prendre place dans la salle Gémier et découvrir le sixième volet de l’heptalogie de Rafael Spregelburd, « la Paranoïa ». Une pièce d’anticipation, où se croisent robot, astronaute, Barbie fermière et flic boulimique. Une comédie caméléon qui zappe sans complexes entre les genres et qui transcende les codes des films d’horreur série B et des « telenovelas ». Servie par un ingénieux dispositif scénique et une performance sportive des comédiens, la pièce délaisse son sujet au profit d’une forme ludique et expéditive qui perd le spectateur en route.

Rafael Spregelburd n’a peur de rien, c’est même à ça qu’on le reconnaît. L’auteur argentin semble prendre un plaisir immense à dézinguer les habitudes d’un théâtre dit sérieux. Il y a quelque chose de rafraîchissant dans cette écriture qui adopte les tics du petit écran et qui cite à l’envi la culture populaire. L’excès et l’amusement priment souvent sur le contenu. On survole, on court, on ne sait où poser le regard tellement le plateau fourmille de microévènements. Si le rythme est celui d’un film d’action survitaminé, le ton, lui, relève plus d’un soap opera glamour à la Almodóvar.

L’histoire se situe en l’an vingt-deux mille et des poussières (une audace en soi quand on sait le peu d’intérêt que suscitent les projections futuristes au théâtre). Des créatures extra-terrestres ont pris le contrôle de l’univers. Ces « Intelligences » maintiennent les humains en vie parce qu’ils sont les seuls capables de créer de la fiction. Cette ressource, qui assure la survie de l’espèce humaine, s’est épuisée face à la surconsommation des Intelligences. Un ultimatum est lancé, les humains ont vingt-quatre heures pour créer quelque chose de nouveau. Réuni à Piriapolis en Uruguay, un groupe de fortune assume cette mission périlleuse. Il est composé d’une auteur à succès un poil bimbo, d’un astronaute sous Xanax, d’un mathématicien spéculatif et d’un robot G4 hyper émotif.

Le décompte commence. On suit les quatre protagonistes dans un processus de création à flux tendu. Leur brainstorming associé à des jets de dés sémantiques donnent naissance à une fiction dans la fiction. Ce nouvel objet imaginaire est projeté sur un tulle cylindrique au centre du plateau. En temps réel, et c’est là l’intelligence de la mise en scène d’Élise Vigier et de Marcial Di Fonzo Bo. Dans le hall de la salle Gémier, les murs tapissés de vert permettent aux comédiens de jouer la scène et d’être incrustés en vidéo sur des décors filmés au préalable. Un effet vieux comme Superman, qui colle parfaitement avec l’obsession télévisuelle de l’auteur et qui donne l’illusion du cinéma tout en gardant la dimension mouvante et aléatoire du théâtre.

Une belle trouvaille qui donne un nouveau souffle à l’utilisation de la vidéo au théâtre et qui crée une impression de série ringarde aux effets rétro. Les comédiens invités à mimer le surjeu des acteurs de soap opera parviennent à faire rire. Mais, poussée à son paroxysme, cette direction finit par lasser. Frédérique Loliée et Julien Villa tirent leur épingle du jeu et réussissent à nuancer des personnages très stéréotypés sans tomber dans la mauvaise caricature. Pierre Maillet, figé dans son rôle de Tootsie cybernétique, cède un peu trop facilement à la tentation du cabotinage quand Clément Sibony, lui, est crédible en policier vénézuélien ténébreux.

La mise en scène très innovante fait naître des petits moments de grâce, comme cette étrange chute filmée d’une Miss Venezuela défigurée ou ces illustrations désuètes d’un vieil opéra chinois. La fulgurance du récit et le mélange excessif des genres, s’ils divertissent fortement au début, finissent par renvoyer au chaos et à la vacuité de l’univers télévisuel et, par ricochets, à celui de l’ordre moderne. Un effet sans doute voulu par l’auteur, qui affirme ici son goût pour la complication inutile et les pistes de réflexion avortées. 

Ingrid Gasparini


la Paranoïa, de Rafael Spregelburd

Traduction : Marcial Di Fonzo Bo et Guillermo Pisani

Agent théâtral du texte : L’Arche éditeur

Mise en scène : Marcial Di Fonzo Bo et Élise Vigier

Avec : Marcial Di Fonzo Bo, Frédérique Loliée, Pierre Maillet, Clément Sibony, Rodolfo de Souza, Élise Vigier, Julien Villa

Assistant mise en scène : Alexis Lameda

Décor et lumière : Yves Bernard

Images : Bruno Geslin, avec la collaboration de Romain Tanguy

Dramaturgie : Guillermo Pisani

Perruques et maquillages : Cécile Kretschmar, assistée de Sarah Dureuil

Costumes : Pierre Canitrot

Son : Manu Léonard

Photo : © D.R.

Salle Gémier

Théâtre national de Chaillot • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

www.theatre-chaillot.fr

Réservations : 01 53 65 30 00

Du 1er au 24 octobre 2009, du mardi au samedi à 20 h 30 et le dimanche à 15 h 30

12 € | 21 € | 27,5 €