« la Putain de l’Ohio », de Hanokh Levin, Théâtre de l’Aquarium à Paris

« la Putain de l’Ohio » © Pierre Grobois

Putain de pièce !

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Laurent Gutmann met en scène l’un des spectacles chocs de cet automne : « la Putain de l’Ohio » de Hanokh Levin, représenté pour la première fois en France.

Si vous ne connaissez pas encore Hanokh Levin, le Théâtre de l’Aquarium vous offre une excellente occasion de découvrir cet écrivain israélien majeur (1943-1999), auteur d’une œuvre abondante. La Putain de l’Ohio (1997) se range parmi ses « comédies crues ». Son argument est simple : un mendiant, Hoyamer, veut fêter son 70e anniversaire en se payant une prostituée. Mais impossible de consommer l’acte. Et devant le refus de la « pute », Kokotska, de lui rendre son argent, Hoyamer cède sa place à son fils, Hoyamal. Kokotska a flairé le filon, et revient faire du charme à Hoyamer. Cet homme vieillissant obsédé par sa virilité défaillante est une proie facile : elle est bien décidée à plumer le pigeon pour de bon, et ce malgré les mises en garde d’Hoyamal, qui voit son maigre héritage fondre comme neige au soleil…

Le début de la pièce est saisissant. Dès les premières secondes, le ton est donné, d’autant plus que la prestation d’Éric Petitjean, dans le rôle du vieux mendiant qui pense tout haut, est absolument sensationnelle. Elle permet de percevoir d’emblée toute la force du texte, son humour aussi, lorsque l’auteur s’amuse à parodier le conflit tragique : « Deux pulsions violentes s’affrontent en moi : d’un côté, je veux baiser une pute, de l’autre, je trouve que c’est dommage de gâcher de l’argent pour ça. ». Le plateau devient le lieu où le personnage peut dire tout haut ce que les hommes pensent tout bas, comme si Levin confiait au comédien le soin de proférer l’imprononçable, voire l’impensable, de la vie sociale. (Une verdeur de langage qui n’est pas sans rappeler au spectateur français certains films ou pièces de Bertrand Blier.)

Une langue radicalement transgressive

Ajoutez le goût de l’auteur pour les métaphores cocasses, et cette langue à la fois radicalement transgressive et totalement maîtrisée se déploie pendant une heure trente pour la plus grande joie des spectateurs. Pourtant, la vision du monde de Hanokh Levin est plutôt sombre. L’auteur déshabille ses personnages jusqu’au tréfonds, n’y découvre que vénalité (l’inénarrable marchandage initial) et impossibilité d’aimer. Dans cette nouvelle version de la guerre des sexes, l’homme ne cherche qu’à jouir pendant qu’il est encore temps, et la femme à amasser autant d’argent que possible tant qu’elle est encore désirable. Les rapports père‑fils n’échappent pas à cette lucidité implacable. Hoyamal n’attend qu’une chose, son héritage, mais Hoyamer n’est pas si pressé : « Le monde, je ne le quitte pas si vite que ça. D’accord, il pue, mais je m’y suis habitué. ».

Dans sa mise en scène, Laurent Gutmann fait preuve d’une grande économie de moyens, comme pour s’effacer devant la précision de l’écriture et le talent de ses trois comédiens. L’endroit de la rencontre entre Hoyamer et Kokotska est une « arrière-cour » sordide, figurée ici par deux énormes rails perpendiculaires posés l’un sur l’autre. Un espace à la fois ouvert et fermé. Dans ce cadre strictement délimité, barré comme l’horizon de ces personnages sans avenir, les comédiens osent beaucoup, et servent magnifiquement la pièce. Certaines scènes, bien éclairées par Yann Loric aux lumières, sont particulièrement réussies, comme la tentative d’accouplement, ou la tirade lyrique d’Hoyamer, énoncée pantalon baissé et culotte de la prostituée lui couvrant le visage. (On aura compris que le spectacle est à déconseiller aux plus jeunes…)

Cette fameuse « putain de l’Ohio »

La seule ouverture, ce sont les rêves, dont se bercent les personnages, et surtout Hoyamer, poursuivi par son fantasme, son utopie à lui : cette fameuse « putain de l’Ohio », tellement riche qu’elle ne fait pas payer ses clients. Une femme idéale en somme, l’antithèse de Kokotska qui ne pense qu’à lui soutirer son argent. « Just a dream » préviennent les trois panneaux que Laurent Gutmann a choisi d’accrocher en fond de scène. Mais qui peut s’empêcher de rêver ? Ce rêve, Hoyamer s’y accroche jusqu’au bout, tant il est vrai que « l’homme ne vit que de grands espoirs ». Il donnera lieu à une magnifique mise en abyme dans les derniers moments d’un spectacle qui fait plus que tenir ses promesses.

À noter : une autre pièce de Hanokh Levin, Une laborieuse entreprise, est actuellement à l’affiche à Paris, à l’Étoile du Nord. 

Fabrice Chêne


la Putain de l’Ohio, de Hanokh Levin

Texte disponible aux éditions Théâtrales

Traduction : Laurence Sendrowicz

Mise en scène et chorégraphie : Laurent Gutmann

Avec : Guillaume Geoffroy, Éric Petitjean, Catherine Vinatier

Costumes : Axel Aust

Lumières : Yann Loric

Photos : © Pierre Grosbois

Production La Dissipation des brumes matinales (production en cours)

Avec le soutien de la D.G.C.A.-ministère de la Culture et de la Communication et le Fonds d’insertion pour jeunes comédiens de l’É.S.A.D.-P.S.P.B.B.

Théâtre de l’Aquarium • la Cartoucherie, route du Champ‑de‑Manœuvre • 75012 Paris

Métro : Château-de-Vincennes + navette gratuite

Réservations : 01 43 74 99 61

www.theatredelaquarium.com

Du 8 novembre au 30 novembre 2012, du mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 30

20 € | 14 € | 12 € | 10 €

Autour du spectacle :

  • Vendredi 9 novembre 2012 : rencontre avec le public et l’équipe artistique à l’issue de la représentation
  • Vendredi 16 novembre 2012, à 20 h 30, au cinéma Le Vincennes : projection d’Affreux, sales et méchants, d’Ettore Scola (1976)
  • Samedi 17 novembre 2012 : café-concert en prélude au spectacle par le quatuor à cordes Leonis