« L’Affolement des biches », Marie Levavasseur, Présence Pasteur, Festival Off Avignon 2023

L-affolement-des-biches © Pauline-Turmel

Les morts et les vivants

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Dans ce conte philosophique, Marie Levavasseur évoque les relations familiales, la mort et le besoin de lien entre les êtres, bien au-delà des limites habituelles. Derrière le deuil, « l’Affolement des biches » est une ode à la vie. Ce texte, drôle et profond, est mis en scène avec beaucoup de malice par l’autrice elle-même. Une révélation.

Quand Fulvia apprend le décès de sa mère, dont elle ignorait la maladie, elle prend l’initiative de préparer les obsèques. Pas simple quand la famille est désunie ! Annabelle est « partie sans prévenir ». Par pudeur, par crainte d’attiser les conflits ? Elle a « préparé son coup en douce », tempête Cahuète. C’est violent de ne pas dire au revoir…

Cette petite-fille de 13 ans, avec qui elle a eu une relation privilégiée, observe la vulnérabilité de ces adultes et lance des prières pour que Dieu devienne une biche, que sa grand-mère puisse partir en gambadant librement dans les bois : « Derrière les mots, il y a toujours une vérité cachée, une forêt à traverser. Dieu se cache forcément quelque part et il va bien finir par m’envoyer un signe ».

Conte moderne

Comme dans les contes – et dans la vie ! – les personnages doivent relever des épreuves. Or, non seulement cette enfant saura décrypter, mais aussi trouver les mots pour aider les adultes à accepter l’inacceptable : « La mort est la seule chose certaine qui nous arrive dans la vie ». Faisant fi des histoires de famille, elle contribuera même à réaliser le projet de librairie que sa grand-mère n’a pas eu le temps de mener à son terme.

© Pauline Turmel

Artiste associée à la Maison de la Culture d’Amiens et complice de la Scène nationale d’Angoulême, Marie Levavasseur réalise, avec ce projet, son premier spectacle pour tout public (après trois spectacles jeune public créés avec la compagnie Tourneboulé). C’est sans doute pourquoi elle a tant soigné le personnage de Cahuète, d’ailleurs très bien campée par Zoé Pinelli, à l’interprétation vibrante. Quelle belle idée que cette enfant rebelle brise le tabou de la fin de vie ! Elle fait vraiment la paire avec la facétieuse Annabelle. Deux tempéraments qui nous font basculer ailleurs, deux présences qui irradient, comme le soleil et la lune.

Hors du temps et des sentiers balisés

Les personnages nous font vivre cette traversée, qu’est la période de deuil, de façon très poétique. Tandis que la défunte ère au milieu des vivants, les membres de cette famille bancale (Fulvia, à la vie cabossée, sa sœur écorchée vive, son frère expert en physique quantique et bien barré) se redécouvrent sous le regard complice d’un père, lui aussi déboussolé, bien que prénommé Einstein. Si une crise peut faire vaciller les fragiles équilibres, elle peut aussi révéler des forces insoupçonnées.

Cahuète évolue à la fois au centre et à la lisière. En confrontation immédiate avec la mort qui rôde, elle se fige d’abord, telle une biche, s’affole avant de s’enfuir, pour mieux revenir dans une clairière où se déroule une cérémonie païenne. Entre temps, elle communiquera avec sa grand-mère, car « les morts ont aussi besoin des vivants ». Leurs âmes aiment à se frôler.

Symbole de l’innocence et de la bonté, cet animal totem invite à rester serein pour voir à travers les cœurs. Le monde chamanique présente la biche comme un esprit de grâce. Sa vision à 360° la dote de nombreux pouvoirs. Agile, intuitive, clairvoyante, elle est en mesure d’intervenir comme guide et agent protecteur. Elle symbolise aussi la vie, car elle est capable de se déplacer et de vivre sur tous les continents.

« La mort lave les yeux »

Au-delà de la complexité des relations familiales, le texte interroge donc, avec humour et sensibilité, notre rapport au sacré. Monsieur Dufossé, conseiller funéraire fantasque, veut révolutionner les pompes funèbres en trouvant la meilleure « formule » : carrosse surclassé et connecté pour entendre les voix de la sagesse, voire emprunter la voie du cœur… Voilà un croque-mort cocasse, mais digne de rendre un hommage aux disparus qui n’ont pas dit leurs derniers mots !

Marie Levavasseur met à découvert les fils imperceptibles qui nous relient à nos proches en invitant les personnages à célébrer autrement le « grand départ » : avec « la crise sanitaire (…), la mort est devenue plus imperceptible », explique-t-elle : « impossibilité d’accompagner les personnes en fin de vie, de voir les corps, de dire au revoir… La mort fait pourtant partie de la vie et les défunts peuvent avoir un rôle à jouer ! En nous invitant à les veiller, à les fêter, à leur dire adieu ».

Re-lier

Ainsi, la scène devient-elle littéralement un espace de rencontre et de dialogue où cohabitent réel et fantastique. Tandis que ceux qui restent ont bien du mal à s’ancrer dans la réalité, celle qui a disparu est encore là, jusqu’à ressortir par la grande porte. De façon judicieuse, la scénographie inscrit l’histoire dans un autre espace-temps, en brouillant les frontières entre le monde tangible et invisible. Les personnages évoluent autour d’un escalier monumental, certains ouvrant des fenêtres pour capter des courants d’air, des ondes. La grand-mère agit sur l’espace, s’en empare, le transforme. Active physiquement, elle assure aussi un lien symbolique avec ses descendants qu’elle a quittés trop vite.

© Pauline Turmel

Cette belle histoire nous ramène donc à ce qui nous rend profondément vivant, à nos cheminements, y compris spirituels. À nos croyances, dans le respect de chacun. Comment transmettre l’essentiel, là où la religion, comme la famille, échouent parfois ? Des pistes ésotériques, et même scientifiques, sont explorées, sans apporter aucune réponse.

Cette écriture qui joue avec la langue et s’amuse à sans cesse décaler les sens est une vraie découverte. Marie Levavasseur parvient à nous faire entendre ce qui nous dépasse. Le mystère reste entier, mais ce spectacle lumineux aide à conjurer nos peurs avec beaucoup de délicatesse. Comme les biches, de loin en loin. 🔴

Léna Martinelli


L’Affolement des biches, de Marie Levavasseur

Site de la cie Les Oyates
Un spectacle soutenu par Les Hauts-de-France en Avignon
Mise en scène : Marie Levavasseur
Avec : Marie Boitel, Yannis Bougeard, Béatrice Courtois, Serge Gaborieau, Valentin Paté, Zoé Pinelli, Morgane Vallée
Assistanat à la mise en scène : Fanny Chevallier
Conseil dramaturgique Laurent Hatat
Scénographie : Magali Murbach et Clémentine Dercq
Décoration : Marine Dillard
Costumes : Mélanie Loisy
Création musique : Benjamin Collier
Création lumière : Hervé Gary
Régie générale et construction : Sylvain Liagre
Régie son : Julien Bouzillé
Durée : 1 h 35
Dès 13 ans

Présence Pasteur • 13, rue Pont Trouca • 84000 Avignon
Du 7 au 28 juillet 2023 (sauf le 11), à 12 h 25
De 5 € à 18 €
Réservations : 04 32 74 18 54 ou en ligne

Dans le cadre du Festival Off Avignon, du 7 au 29 juillet 2023
Plus d’infos ici

Tournée :
• Du 14 au 18 novembre, au Théâtre Dijon Bourgogne, CDN (21)
• Le 22 novembre, La Faïencerie, scène conventionné, à Creil (60)
• Le 7 décembre, Théâtre Durance, scène conventionnée de Château-Arnoux-Saint-Auban (04)
• Le 10 janvier 2024, La Passerelle scène nationale de Gap Alpes du Sud (05)

À découvrir sur Les Trois Coups :
Comment Moi Je, de Marie Levavasseur, par Laura Plas

À propos de l'auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Du coup, vous aimerez aussi...

Pour en découvrir plus
Catégories

contact@lestroiscoups.fr

 © LES TROIS COUPS