« le Bouc » et « Preparadise Sorry Now », de Fassbinder, la Comédie de Reims

© Alain Hatat

« Sexe, drogue et révolution »

Par Céline Doukhan
Les Trois Coups

On connaissait Fassbinder cinéaste, la Comédie de Reims nous propose Fassbinder dramaturge, dans deux courtes pièces de la fin des années 1960, « le Bouc » et « Preparadise Sorry Now ». Deux titres intrigants pour une mise en scène engagée et énergique à défaut d’être toujours convaincante.

Le « bouc » de la première pièce est un immigré grec, dont l’arrivée fissure la vie creuse de jeunes Allemands oisifs et passablement paumés. Changements de décor astucieux et rapides, lumières sans concession, succession de courtes scènes coup de poing : le spectateur est vraiment pris dans le rythme à la fois haché et intense de la pièce.

Du côté des personnages, on est d’abord vaguement dégoûté par l’inanité du quotidien de ces jeunes gens vautrés sur leur canapé comme dans leur vie enfumée, où le mot d’ordre semble être la médiocrité. Concours de rots et autres canettes de bière qui volent à travers la scène peuvent donner une idée de la sympathie qu’inspire la bande. Sans compter le rire stupide qui retentit dans la bouche de l’une de ces pauvres filles, avec pour résultat systématique une claque sur le front de la part de son tendre petit ami.

On le voit, c’est un monde où une violence sourde ne demande qu’une étincelle pour éclater au grand jour. Et c’est ce qui se passera lorsque l’une des filles (la seule qui attire une certaine sympathie) tombe amoureuse du Grec : celui-ci, voleur de filles, voleur de travail, se retrouve livré à la curée générale.

La mise en scène resserrée sur un plateau circulaire au centre de la scène fait efficacement ressortir une sensation constante d’oppression et d’enfermement, physique et intellectuel, avec également une bande-son de bruits durs et inquiétants (celui, récurrent, du passage d’un train, n’est pas sans évoquer l’ennui destructeur des personnages du film Trainspotting).

Vous comptiez sur la deuxième pièce pour détendre l’atmosphère ? C’est raté. Cette fois, la violence est encore plus présente. Les saynètes qui se succèdent mettent en scène, ici un viol sur une prostituée, là un couple meurtrier et sadique adepte d’Hitler, ayant d’ailleurs réellement existé. Coups de feu, hurlements, dialogues dits puis aboyés sur un ton militaire par les personnages, et même la voix suave d’une sorte de speakerine narrant les méfaits du couple infernal, composent là aussi une ambiance sonore très travaillée faite pour agresser le spectateur. Et ça marche : on a quelque fois envie de baisser le son…

Dans les deux pièces, il faut saluer l’engagement généreux de tous les comédiens, qui se donnent à fond dans cette entreprise. On les voit d’ailleurs dévêtus à plusieurs reprises. La nudité comme réponse dérisoire à la violence ? En tout cas, le message dénonciateur de Fassbinder sur les dérives de la société, qui crée le terreau du fascisme, est porté avec une vraie force qui ne peut laisser indifférent. Par contre, on est moins convaincu par les scènes de sadisme et la débauche d’effets de mise en scène démultipliant la sensation de violence. On serait tenté de dire que c’est un spectacle qui manque de maturité, mais tel est peut-être aussi le texte de Fassbinder, écrit en pleine période « anti-théâtre » (« sexe, drogue et révolution », comme le dit le metteur en scène Guillaume Vincent) alors qu’il avait 25 ans. 

Céline Doukhan


le Bouc et Preparadise Sorry Now, de Rainer Werner Fassbinder

Traduction : Bernard Bloch (le Bouc), Maurice Regnault (Preparadise Sorry Now)

Collectif de la Comédie de Reims • 3, chaussée Bocquaine • 51100 Reims

03 26 48 49 00

www.lacomediedereims.fr

Mise en scène : Guillaume Vincent

Avec : Mohand Azzoug, Elsa Grzeszczak, Constance Larrieu, Julie Lesgages, Déborah Marique, Samuel Réhault, Émilie Rousset, Sylvain Sounier, Julien Storini, Guillaume Vincent

Scénographie : James Brandily

Lumière : Sébastien Michaud

Costumes : Guillaume Vincent

Assistante à la mise en scène : Chloé Brugnon

Assistante à la scénographie : Élodie Dauguet

Photos : © Alain Hatat

Atelier de la Comédie de Reims • 13, rue du Moulin‑Brûlé • 51100 Reims

Réservations : 03 26 48 49 00

Du 25 mai au 2 juin 2010, mardi et vendredi à 20 h 30, mercredi et jeudi à 19 h 30, samedi à 18 h 30, relâche dimanche et lundi

Durée : 2 h 10, avec entracte

De 6 € à 20 €