« le Misanthrope », de Molière, Théâtre du Voyageur à Asnières‑sur‑Seine

« le Misanthrope » © Bernard Quérard

Misanthrope de troupe !

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Pour fêter la réouverture de son Théâtre du Voyageur, Chantal Melior monte un « Misanthrope » caustique et très resserré, égratignant avec enthousiasme les bouffonneries du jeu social.

Joie ! Le Théâtre du Voyageur retrouve enfin ses merveilleux quartiers, à peu près à la même adresse. Notez bien : quai D de la gare d’Asnières. Il lui aura fallu composer avec de longs déboires, d’infinies colères et autant de tergiversations contre le tatillonnage kafkaïen des administratifs, qui ne sont pas des marrants, pour finalement avoir gain de cause. L’affaire est résolue par un partage : le Théâtre du Voyageur rentre en possession du bâtiment amputé en partie, mais en parfait état de marche. Il faut dire que Chantal Melior, sa patronne, ne s’est jamais dégonflée, malgré quatre ans de bataille ubuesque pour récupérer son coin de quai, qu’elle partage donc désormais avec des guichets de la S.N.C.F. Elle a choisi de monter, pour fêter la réouverture de son antre magique, le Misanthrope. Oui, cet atrabilaire ennemi du genre humain, pourfendeur des hypocrisies, des bouffonneries des puissants. Suivez son regard.

Dans ce théâtre flambant neuf qui sent encore le Ripolin, Chantal Melior a réuni sa meilleure troupe, si bien remontée qu’elle nous emporte dans sa course. Tout se passe très vite, dans les coulisses d’un théâtre, comme au revers d’un salon, de l’autre côté du miroir. Merveilleuse idée et joli pied de nez à tous les entarteurs… à commencer par les gens de théâtre, auxquels il est rendu un hommage moqueur. Bref, Célimène (Aurore Erguy) sort de scène et se retrouve dans les loges, où se poursuit le spectacle. Partout, dans le monde et dans l’intimité : le jeu social. L’un des rares éléments de décor consiste en une coiffeuse sans glace. Qui s’y mire voit en réalité pour seul reflet qui lui fait face autrui comme miroir (déformant) de soi. Alceste, enamouré, visite la coquette. À ses côtés, qu’il ne parvient pas à quitter, il observe le défilé des intrigants, dont il hait l’obséquiosité. Qui mieux dans ce rôle que celui qui fut déjà dans ce Théâtre du Voyageur l’incarnation désopilante d’Ignatius Reilly, un atrabilaire du même tonneau, tout droit sorti de la Conjuration des imbéciles, prêt à en découdre avec le genre humain ?

Chantal Melior tire des fils invisibles entre les œuvres. C’est donc François Louis, qui reprend le souffle d’Ignatius Reilly, dont il gonfle les alexandrins de Molière. Autant dire que sa franchise et sa sincérité sonnent et résonnent. À ses côtés, Mathieu Mottet joue Philinte, l’ami espiègle et le modérateur de ses emportements, dont la pondération passe pour une compromission aux yeux d’Alceste. Spectateurs solitaires de ce théâtre dans le théâtre, ils forment un doublon grave et comique, sorte de Laurel et Hardy chez les marquis, en plus méchants. Leur mordant apporte, par contraste, de l’épaisseur aux grappes de courtisans. Parmi les électrons libres de cette comédie, il reste aussi Éliante, interprétée avec une grâce romantique par Ariane Lacquement. C’est elle qui envoie le merveilleux trait relevant combien « dans l’objet aimé, tout devient aimable » et « qu’un amant, dont l’ardeur est extrême, aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime ».

Dans ce théâtre mis en abyme où les reflets inversés donnent au jeu social son insondable profondeur, chacun, metteur en scène de soi‑même, se démène avec ses doubles. À l’heure des réseaux sociaux, où la publicité de soi vaut pour tout sentiment d’existence, ce Misanthrope monté avec vigueur fait mouche. Chantal Melior décoche en forme d’exergue au spectacle un aphorisme caustique du peintre de caractère Nicolas Chamfort : « Tout homme qui, à quarante ans, n’est pas misanthrope n’a jamais aimé les hommes ». Le même moraliste montrait également dans un Éloge de Molière combien « le théâtre et la société ont une liaison intime et nécessaire ». Pas une vaine parole pour cette troupe du Théâtre du Voyageur, qui en retrouvant un lieu retrouve aussi son souffle. Ensemble, ils préparent d’ailleurs cette saison une grande traversée avec Melville, préférant, comme Bartleby, « ne pas être un peu raisonnable ». Qu’ils soient loués pour cette fortifiante déraison. 

Cédric Enjalbert

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le Misanthrope, de Molière

Mise en scène : Chantal Melior

Avec : François Louis, Aurore Erguy, Mathieu Mottet, Ariane Lacquement, Stéphane Temkine, Tom Sandrin, Ariane Lagneau, François Klitting

Lumières : Michel Chauvot

Collaboration artistique : Zette Cazalas

Photos : © Bernard Quérard

Théâtre du Voyageur • gare S.N.C.F. – quai D • 92600 Asnières‑sur‑Seine

Réservations : 01 45 35 78 37

www.theatre-du-voyageur.com

Du 28 septembre au 16 octobre 2016, du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 50