Ailes brisées
Florence Douroux
Les Trois Coups
Si nous connaissons bien« le Journal d’un fou » de Nicolas Gogol, nous découvrons une adaptation pour piano, danse et théâtre, avec Mathieu Ganio, danseur étoile de l’Opéra de Paris, tout juste retraité de l’institution, et le pianiste Guilhem Fabre, dont l’expressivité et la profondeur de jeu ne sont plus à démontrer. « Le Rappel des oiseaux », mis en scène par Oriane Moretti, révèle un duo hors norme.
Avec ce nom hommage à l’emblématique poème de Baudelaire, Correspondances Ciene pouvait que décloisonner les arts et faire chanter, ensemble, mots, danse et musique. Artiste lyrique et danseuse, mais aussi comédienne et metteuse en scène, Orianne Moretti, fondatrice de la compagnie, met donc un multi-langage au service d’un objectif qui lui tient à cœur : la « révélation du corps et de la parole des oubliés et incompris ».
En 2016, pour le danseur étoile de l’opéra de Paris, Mathieu Ganio, et le pianiste japonais Kotaro Fukuma, elle crée cette adaptation du Journal d’un fou de Nicolas Gogol, l’histoire d’un employé subalterne qui se meurt d’amour pour la fille de son directeur et sombre petit à petit dans la folie. Aujourd’hui, c’est le très renommé Mathieu Fabre, grand soliste et fondateur d’uNopia (concerts éloignés des lieux dits « dédiés » dans un camion-scène), qui reprend le flambeau d’une sublime partition Bach, Couperin et Rameau, dont le célèbre « Rappel des oiseaux ».
Correspondances et résonances
Le public pénètre dans cet univers de correspondances cher à la metteuse en scène par la grande porte. Danse et musique s’entrelacent magnifiquement dans un début de spectacle qui ne laissera personne indifférent. Sur la Passacaille de Bach, voici le héros de Gogol. Dès les premières notes, si graves, si profondes, et l’apparition merveilleuse de Mathieu Ganio, notre imaginaire va galopant et bascule dans l’émotion. Comment ne pas penser à l’inoubliable ballet de Roland Petit, le Jeune Homme et la mort ? La résonnance est immédiate. Nous en avons bien des esquisses, comme ce mouvement répété, presque obsessionnel de l’avant-bras vers l’oreille pour surveiller le tic-tac d’une montre. Que d’images, que de silhouettes, se superposent ici, de Mikhail Baryshnikov à Nicolas Le Riche !

Mais au-delà de ces fulgurances, que nous ayons ou pas cette connexion-là, Mathieu Ganio imprime, immédiatement, sa grâce noble et élégante sur le plateau. Son geste sobre, presque retenu, épouse chaque note jouée par Guilhem Fabre dans une chorégraphie écrite pour lui par Bruno Bouché, qui lui va comme un gant. Rarement Proprichtchine n’aura été habité d’une telle grâce. Dans le regard du danseur-comédien, on lit une solitude tragique et dans ces bras tendus vers le monde, un appel sans réponse. Une désespérance est annoncée, et, dans cet écrin piano-danse de toute beauté, apparaît, astucieusement remodelé, le récit de Gogol.
Il ne faut pas s’attendre au flux ininterrompu du Journal, à ces mots qui se déversent en torrent vers l’irréversible, puisque Le Rappel des oiseaux suit une trajectoire différente à trois voies(x). Tout l’enjeu de ce pari exigeant était d’équilibrer danse, musique et théâtre, pour nous faire entrer dans l’imaginaire de Proprichtchine, et nous y garder. C’est là qu’Orianne Moretti, visiblement à l’aise dans la direction de cet attelage, a opéré des choix judicieux. Danse et piano, texte et piano, piano seul, les séquences suivent pas à pas cette rêverie égarée, dans un déroulé toujours éloquent évitant l’écueil du « trop » et de la surabondance autour d’un récit déjà si percutant.
Notes en suspens
Il se dégage en effet du spectacle une impression de simplicité, de sobriété, qui permet d’aller droit au cœur de l’être esseulé en perdition. Une fluidité. Que ce dernier se fige d’admiration devant l’apparition de Sophie, alors la musique, seule, parle pour lui ; qu’il rêve, et ce sont les préludes de Bach qui s’engouffrent pour prendre le relai des mots ; qu’il s’évade, corps immobile et tête enfouie dans les bras, et le prélude en do majeur reste en suspens, notes effilochées comme son esprit. Magnifique.

Peut-on regretter que Mathieu Ganio ne danse pas plus ? Qu’aucune chorégraphie ne montre la folie gagnant du terrain ? Oui, nous restons un peu sur notre faim. Mais le choix de la metteuse en scène est cohérent, car la perte de contrôle brise les ailes du personnage. Toutefois, la faille est joliment esquissée dans la nostalgie du sublime prélude en mi bémol, interprétant l’abîme avec tant de d’expressivité.
Par ailleurs, même s’il n’est pas comédien à l’origine, Mathieu Ganio parvient à s’emparer de ce texte fragmenté, empli d’amertume et de révolte, traversé d’extase et d’illuminations, qui s’achève dans la solitude définitive du fou. « Que font-ils de moi ? Que leur ai-je fait ? Donnez-moi des chevaux rapides et enlevez-moi de ce monde … ». Proprichtchine se recroqueville, tandis qu’émergeant des profondeurs, s’élève, belle à pleurer, l’Andante du concerto italien de Bach. Mathieu Ganio, Guilhem Fabre, on ne vous oubliera pas.
Florence Douroux
Le Rappel des Oiseaux, d’Orianne Moretti
D’après le Journal d’un fou, de Nicolas Gogol
Le texte est édité chez Flammarion
Site de Correspondances Cie
Site de Guilhem Fabre
Adaptation et mise en scène : Orianne Moretti
Avec : Mathieu Ganio et Guilhem Fabre
Durée : 1 h 10
Dès 10 ans
Théatre des Gémeaux Parisiens • 11, rue du Retrait • 75020 Paris
Les 2, 3, 8 mai et 10 mai 2026
Réservations : en ligne ou 01 87 44 61 11
Dans le cadre du Festival SenS, du 2 mai au 7 juin 2026
Tournée :
• Du 3 au 25 juillet, à 11 h 40, La Factory- Roseau Teinturiers, dans le cadre du Festival Off Avignon 2026
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Le Journal d’un fou, de Nicolas Gogol, mise en scène de Ronan Rivière, par Florence Douroux
☛ Le Journal d’un fou, de Nicolas Gogol, mise en scène de Bruno Dairou, par Florence Douroux
Photos : une © Stéphane Audran ; les autres © Agathe Poupeney


