« le Salon » et « le Sous‑sol », de Peeping Tom, Théâtre des Abbesses à Paris

le Sous-sol © D.R.

Fascinante mélodie en sous‑sol

Par Estelle Gapp
Les Trois Coups

Après « le Jardin », premier volet de leur trilogie, le collectif Peeping Tom continue à explorer la face sombre des relations humaines : la violence conjugale dans « le Salon », l’obsession du désir dans « le Sous‑sol ». Rongé par le temps, l’appartement familier devient fourmilière, où des silhouettes d’outre-tombe entament une saisissante danse macabre.

Le Salon est l’antichambre des Enfers. Un jeune couple s’installe dans l’appartement cossu et défraîchi de leur aïeule, qu’ils font placer en maison de retraite. Ils ont une petite fille, dont les jouets envahissent désormais l’espace. Le grand-père (Simon Versnel, moins convaincant, plus anecdotique que dans le premier programme), est cloué au lit. Incontinent, il n’ose plus se lever ni demander à changer de pyjama. Comme un enfant, il appelle sa veille mère, qui ne vient pas. Bientôt, le vide de l’exclusion engendre une nouvelle violence : la brutalité du mari (Franck Chartier) envers sa femme (Gabriela Carrizo). Dans cet enfer quotidien, les corps se défient, se heurtent, se condamnent. Ainsi, la jeune mère est lapidée, ensevelie sous une montagne d’objets. De son côté, magnifique danseur aux talents de contorsionniste, Samuel Lefeuvre devient la victime consentante d’un véritable supplice : supportant le poids de Franck en équilibre sur son dos, le danseur se cambre et tente en vain de se redresser. La performance est magnifique, mais le spectacle de la soumission, insupportable.

Le Sous-sol est l’entrée du Purgatoire. C’est un lieu souterrain, par-delà le bien et le mal : la maison des morts. Sur scène, une moelleuse couche de terre semble rendre plus doux le repos des trépassés. Mais la damnation est éternelle : entre Franck, Gabriela et Samuel, les corps sont prisonniers les uns des autres, incapables de se scinder pour retrouver leur individualité. Emboîtés, incarcérés. Maudits à jamais. Dans cette pension d’outre-tombe, le désir vient raviver l’espoir comme autant de feux follets : désir de la jeune mère de revoir sa fille, désir de l’amant à consoler, désir du père à désirer encore, désir des femmes à enfanter, jusqu’à fabriquer une poupée avec des ossements. Le désir se fait chair, quand Maria Otal (bouleversante octogénaire) danse comme une fée dans les bras de Samuel. De son rire enfantin, elle ressuscite l’amour. Ils partagent un long baiser ininterrompu. Entre le jeune homme et la mort, on dirait que le temps s’est arrêté. On retient son souffle, suspendu à leurs lèvres. Mais le temps reprend sa course, inversée. La vieille dame redeviendra enfant, nouveau-né accroché au sein de sa mère, avant de mourir.

Dans cette trilogie aux accents de divine comédie, le Sous‑sol est le programme le plus réussi. Moins chromatique que le Jardin, plus originale que le Salon, la scénographie y crée un univers à la fois inquiétant et familier. Après l’ironie et la violence familiale, le propos atteint ici un degré de violence symbolique, qui relève du sacrilège, de la profanation. Comme surgie de la nuit mythologique, Eurudike De Beul entre en transe : n’est-elle pas Eurydice, sauvée des Enfers ? De son œil noir et de sa corpulence de diva, elle semble nous provoquer : et vous, quels morts serez-vous ? 

Estelle Gapp


le Salon et le Sous‑sol, reprises

Cie Peeping Tom • rue d’Ophem 18 • 1000 Brussel • Belgique

Création et interprétation : Gabriela Carrizo, Franck Chartier, Simon Versnel (le Salon), Maria Otal (le Sous‑sol), Eurudike De Beul (mezzo-soprano)

Décor : Pol Heyvaert (le Salon), Yves Leirs (le Sous‑sol)

Lumières : Gerd Van Looy (le Salon)

Son (le Salon et le Sous‑sol) : Glenn Vervliet

Conseil dramaturgique : Nico Leunen, Viviane De Muynk (le Salon), Hildegard De Vuyst (le Sous‑sol)

Conseil à la création (le Sous‑sol) : Simon Versnel

Arrangement musical (le Sous‑sol) : Juan Carlos Tolosa (piano et clavier), David Nunez (violon et mandoline), José Luis Montiel (guitare et basse), Lionel Beuvens (batterie), Dieter Van Handenhoven (orgue)

Direction technique (le Salon et le Sous‑sol) : Frederik Liekens

Diffusion et promotion : Frans Brood Productions | Sarah De Ganck

Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 22 au 25 mai 2009, puis du 28 au 30 mai 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 10

23 € | 15 € | 12 €