« Les Époux », David Lescot, Théâtre Expression 7, Limoges

Les-Époux-David-Lescot-Cie-Expression-7 © Franck-Ronciere

L’histoire mais avec une grande hache !

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Avec « les Époux », de David Lescot, Philippe Labonne exploite tout le jeu du théâtre pour évoquer celui, horrifique et bête, du pouvoir et du hasard. Une farce noire où, si les deux Ceausescu font le pire, les comédiens sont épatants. Quant à l’auteur et au metteur en scène, ils font la paire.

Connaissant le goût de David Lescot pour l’histoire, Anne-Laure Liégeois lui fit un jour commande d’une pièce sur les Ceausescu. Ainsi naquit une pièce intitulée Les Époux, où le spectateur peut en effet retrouver moult anecdotes et évènements de l’histoire roumaine et internationale : des diplômes bidons du couple… à Timisoara. Mais qui y attendrait le sérieux et la componction de l’historien, la vindicte de l’humaniste, risquerait de se trouver bien dépourvu, voire déçu, quand il aurait lu.

© Franck Roncière

Pièce documentée, Les Epoux n’est en effet pas pour autant documentaire et la nuance est de taille. C’est celle qui sépare, par exemple, la page de manuel d’histoire de Grand Peur et misère du IIIème Reich ou une biographie d’Hitler de Mein Kampf, farce.

Anne-Laure Liégeois avait monté Macbeth et avait été fascinée par son couple diabolique. Par conséquent, il faut entendre dans la pièce de David Lescot l’histoire à la manière de Shakespeare, celle où le trône voisine la trappe et où les rois sont proches les bouffons. C’est l’histoire mais avec une grande hache, celle qui tranche les têtes des innocents après avoir truffé leur chambre de micros ! Une histoire aux airs de mythes sanglants. Ça tombe bien, en mythes, les Ceausescu s’y connaissaient bien : ils forgèrent le leur. Voici bien le conte de deux paysans qui se firent rois et reines en semant la mort autour d’eux, comme d’autres sèment de petits cailloux.

Fake tale

Conte horrifique à monter comme tel, cette histoire est encore ironique, puisque ses orfèvres furent à leur tour victimes d’une des plus fameuses fake news de l’Histoire : Timisoara. On ricanera d’autant moins qu’on en fut aussi les dupes, comme on fut victimes d’une empathie irrépressible pour deux dictateurs : petits vieux trouillant devant l’exécution prochaine, puis devenue chiffes de chair.

Autant l’affronter, et c’est ce que fait précisément la mise en scène de Philippe Labonne. Oui, les époux y sont affreux mais aussi drôles et attachants. Oui, ils nous font rire et sont pitoyables ; il n’y a pas de quoi en avoir honte. Rire n’est pas excuser, éprouver de la pitié exprime notre humanité ; pas celle des Ceausescu. Et de toute façon, qu’y a-t-il de plus effroyable que la banalité du mal ?

© Franck Roncière

Là où la mise en scène s’impose aussi, c’est en prenant les armes des Ceausescu pour les dézinguer. Vous en avez voulu des podiums, du tralala à la chinoise, du sens du spectacle ? Eh bien, on va vous la repeindre votre hagiographie théâtrale ! Voici une farce dont vous serez bêtes de foires : des bêtes épaisses à manger du foin sur le dos de leur peuple. Vous avez joué aux rois, nous vous jouerons en fantoches. À voir Sophie Lewisch et Jean-François Bourinet s’agiter sur scène, on pense à Punch et Judy : Ils sont bêtes, ils sont horribles, ils se crient dessus.

La distribution et le jeu d’acteurs soulignent l’opposition clownesque entre la méchante bonne femme malingre et maligne (Lady Macbeth mais sans remords) et son bonhomme, épais dans tous les sens du terme. Les deux sbires courent dans tous les sens, ils se défroquent, se refroquent comme des gamins qui auraient volé la clé d’un vestiaire et chercheraient vainement à dissimuler leur nullité sous des atours : les rois de théâtre sont des rois nus. Sur leur continuelle agitation, on sent enfin souffler le souffle de la mégalomanie et de la paranoïa. Maîtrisant mimiques, jeu et rythme burlesques, les deux comédiens sont remarquables.

Échecs aux rois

Faite de portants et de praticables, la scénographie épurée vient encore renforcer la dimension théâtrale de la geste des Ceausescu. Le plateau devient une aire de jeu aux dimensions d’un pays, une scène dont la fosse est invisible, un jeu de Lego dont le palais serait de marbre et le reste de carton-pâte. En fond de scène, le nom « Romania » fait songer à ces lettres que l’on manipule enfants pour apprendre à lire aussi bien qu’à l’architecture stalinienne. En tout cas, elles sont trop grosses pour Elena et Nicolae, analphabètes. Ainsi, logiquement, s’effondreront-elles et s’aboliront-elles dans le crépuscule des idoles que suggère la très belle lumière de Franck Roncière.

Cette mélancolie apparaît aussi dans une judicieuse idée : celle d’adjoindre aux amants terribles, un troisième luron, bien moins larron. Julien Defaye incarne ainsi une sorte de contrepoint. Il est l’observateur pince sans rire, précieux joueur d’échecs sans illusion.

Pions sur un échiquier qu’ils ne maîtrisent pas, fous se prenant pour des rois, les époux Ceausescu sont donc ici plutôt les pièces d’un jeu de massacre, digne de Ionesco. Dirigés avec talent, les acteurs s’adonnent avec une joie contagieuse et c’est le spectateur qui gagne sur toute la ligne. 🔴

Laura Plas


Les Époux, de la cie Expression 7

Le texte est édité chez Actes-Sud Papiers
Site de la compagnie
Adaptation, mise en scène et scénographie : Philippe Labonne
Avec : Jean-François Bourinet, Julien Defaye et Sophie Lewisch
Création lumières : Franck Roncière
Durée : 1 h 30
Dès 13 ans

Théâtre Expression 7 • 20, rue de la Réforme • 87000 Limoges
Du 28 mars au 2 avril 2023
De 8 € à 15 €
Réservations : 05 55 77 37 50

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