Les Zébrures : ouvrir en grand !
Laura Plas
Les Trois Coups
Premiers coups de cœur de cette édition 2026 des Zébrures, des écritures à la scène. Au programme, un beau spectacle participatif tout en fluidité, en ouverture, ainsi que deux soli aux textes forts et aux interprètes remarquables.
Le ciel si bleu, au-dessus de la place, porte ce soir-là une zébrure créée par un fil tendu. On pourrait songer ainsi à une délimitation, à une frontière. Au contraire, ce sera un trait d’union. Entre deux terres, l’une en paix (La nôtre), l’autre en guerre (le Liban), entre deux compagnies (Cie Basinga et Collectif Kahraba) qui signent ensemble un très beau spectacle : La Terre s’en va sous nos pieds. Quelle proposition pouvait-elle mieux se déployer en effet sur la place dite de la République que celle mêlant les langues, les arts (musique, funambulisme, danse…) dans une remarquable fluidité ? Quel plus beau final pouvait-on rêver que celui qui rend la place au public ?


« La Terre s’en va sous nos pieds » © Christophe Péan
Dans cette œuvre immersive, les spectateurs sont en effet traversés par des déplacements, partagent un fruit peut-être. Ils ne sont en tout cas pas assignés au silence, mais le silence s’impose tout doux, fait de respect. Chacun peut tout de même échanger quelques mots, ouvrir grand les yeux. On passe d’un tableau à un autre sans presque voir les jointures, tant le bi-frontal interdit de tout voir et ménage de surprises, tant surtout les mouvements se succèdent en douceur, comme des vagues ou comme une poitrine animée d’une respiration.
La dramaturgie, quant à elle, n’est pas celle d’une narration, ni d’une montée en puissance, mais du flux et du reflux. Car au Liban, des villages sont détruits. Mais, obstinément, on reconstruit. On vit malgré tout. Si nos yeux (réels ou dessinés) s’ouvrent sur la réalité de la guerre évoquée de manière détournée et délicate, la troupe ne fait endurer aucune violence aux spectateurs. Le spectacle est donc tout public et présente de nombreuses petites merveilles : prouesses, émergence de la couleur, ponctuations musicales…Une ouverture digne de son nom !
Seul·e·s et uniques
Autre belle surprise du festival : deux seul·e·s en scène portés par des interprètes remarquables. Pour Une Venus de 5 743 ans, pensez d’abord à l’Olympia de Manet, mais imaginez-la alors que les ans ont passé et qu’elle est rivée à un lit médicalisé. Vous aurez une image de ce que vous découvrirez dans la pièce écrite et mise en scène par Olivia Csiky Trnka.
Elle reprend ainsi à sa manière le geste provocateur du peinre et signe un texte sans concession. La parole de notre nouvelle Olympia, dégagée au seuil de la mort de toute bienséance, est un flux de rage, de détresse et d’humour dans lequel le spectateur est happé. Comme Manet détournait la Vénus pour imposer la vue d’une prostituée, Olivia Csiky Trnka nous fout sous le nez le tableau au vitriol d’une vieillesse aussi marginalisée que la prostitution. Car la mort et le grand âge sont dérobées à nos regards. Parents placés, parents qu’on va voir de moins en moins souvent, forment sans doute les spectres sans cesse repoussés de la déchéance et de la déréliction. Dans un face à face, avec la trop bien nommée Soledad, la pièce nous oblige à voir cela.


« Une Vénus de 5 743 ans » © Christophe Péan
Soledad, la bien nommée, n’est pas sympathique. Vaguement raciste, elle confond toutes les aides-soignantes en un patronyme unique : Fatima. Elle tempête, elle insulte. Pourtant, dans cette parole éruptive on sent une révolte contre l’injustice qui réduit « toute une vie de fourmi efficace » en écot pour financer « deux couches par jour et des biscottes ». La parole est sans appel et assez claire pour qu’on se passe d’ailleurs des inserts documentaires sur le business des EHPAD, à la qualité sonore moyenne.
Le texte est porté par une comédienne fabuleuse. Laurence Mayor, assignée à l’espace du lit, ne bougeant presque pas, parvient à envahir le plateau de sa présence volcanique. Prouesse de comédienne. Elle parvient à faire sentir les contradictions, les richesses d’une personnalité. Elle est à la fois une Tatie Danielle, une passionaria de la fin de vie, une mère esseulée, une déesse souveraine.



« Chemin forgeant » © Christophe Péan
À l’autre terme de la vie : côté enfances, dans un tout autre registre, une tendresse débordant d’humour, Chemin Forgeant est aussi un beau seul en scène. Face au public, tout près de nous, Sorel Boulingui parvient à nous propulser sur d’autres rives caribéennes et à une autre époque. En ce temps-là, les luttes anticoloniales faisaient rage, les jeunesses du monde débattaient, tentaient de se libérer à la fois du joug des impérialismes et de celui de leurs parents. En ce temps, Paco avait 13 ans grandissait lui-aussi et traçait le chemin de sa propre émancipation…y compris face à ses parents.
Comment concilier les devoirs de la maison et l’envie de jouer aux osselets ? Comment concilier goût du jeu et peur de la fessée ? Le texte de Bernard Gaëtan Lagier tisse ainsi l’intime et le politique, parvenant à donner chair à la question de l’engagement. Le politique est toujours là en filigrane, comme cette radio que le père de Paco écoute, mais dont on cherche à dérober le contenu à l’enfant pour le protéger. On vit donc ses problématiques par le prisme du jeune, tout jeune militant un peu déconcerté par les débats fratricides entre mouvements de gauche. La pièce, dans de rares passages un peu trop didactiques, est d’une très grande délicatesse et déborde de tendresse.
Sous des allures de récit formation buissonnier, elle offre la cohérence d’une solide réflexion sur les notions de jeu : ses règles, les façons de les réfuter, les frontières en jeu et combat. Sorel Boulingui est à la hauteur de la partition. Mobile, agile, il a l’agilité et la force de Mohamed Ali, figure tutélaire de la pièce. Il sait créer la complicité avec le public, qui rit, se sourit, se prend d’amitié pour ce gamin qui devient adulte, aime un jour, apprend à partir et à revenir. Un très joli moment.
Laura Plas
La Terre s’en va sous nos pieds, Cie Basinga et Collectif Kahraba
Site de la compagnie Basinga
Avec : Taleb Arafat, Tamara Badreddine, Tatiana-Mosio Bogonga, Deborah Benveniste, Eric Deniaud, Djeylaroz, Louisa Gesset-Hernandez, Gaël Honegger, Natasha Karam, Jan Naets, Samer Zaher et Aurélien Zouki, accompagnés de 40 amateurices
Durée : 1 heure
Dès 7 ans
Plus d’infos ici
Place de La République
Tournée :
• Le 27 septembre, Carré Colonnes, dans le cadre du FAB Festival International des Arts de Bordeaux Métropole, à Saint-Médard (33)
• Les 3 et 4 octobre., dans le cadre de Cité Cirque, à Bègles(33)
Une Vénus de 5 743 ans, Olivia Csiky Trnka
Texte et mise en scène : Olivia Csiky Trnka
Avec : Laurence Mayor
Durée : 1 h 15
Dès 16 ans
Plus d’infos ici
Théâtre de L’Union-CDN du Limousin
Tournée :
• Automne 2027, Centre Culturel Suisse, à Paris (75)
Chemin forgeant, Bernard Gaëtan Lagier
Mise en scène : Abdon Fortuné Koumbha
Avec : Sorel Boulingui
Durée : 1 h 20
Dès 12 ans
Plus d’infos ici
Espace Noriac
Spectacles vus dans le cadre du festival Les Zébrures, des écritures à la scène, du 23 septembre au 4 octobre 2026
Organisé par Les Francophonies • 11, av. Gal de Gaulle • 87000 Limoges • Tel. : 05 55 10 90 10 • Mail • Billetterie
Photo de une : « La Terre s’en va sous nos pieds », cie Basinga et collectif Kahraba © Christophe Péan


