« Looking for Beethoven », Pascal Amoyel, Critique, Théâtre Montparnasse, Paris

Musique intérieure

Florence Douroux
Les Trois Coups

Après « le Pianiste aux 50 doigts » et « Du Jour où j’ai rencontré Franz Liszt», Pascal Amoyel, pianiste virtuose de renommée internationale, livre un autre tête-à-tête passionnant avec le piano. Comment Beethoven faisait-il parler l’instrument ? Que disait sa musique de lui ? À travers les 32 sonates, « Looking for Beethoven » nous fait apparaître le Maître allemand, notes et mots, dans une intimité musicale précieuse.

Sans chercher à dessiner un portrait conventionnel du compositeur génial, Pascal Amoyel tente de retrouver l’homme derrière l’œuvre : un créateur traversé par la souffrance, la colère, isolé du monde, habité d’une volonté obstinée de liberté, en quête de joie, enfin. L’approche qu’il propose est sensorielle. Chercher l’homme dans sa musique, en regardant ce qu’il y a dit, faisant éprouver plutôt que connaître. Il explique son geste par son parcours personnel, qui pourrait commencer par : « Il était une fois dans un parc ».

Il raconte avoir été happé, au hasard d’une promenade un peu mélancolique, par une mélodie irradiant la simplicité et la lumière. « J’ai entendu ça (…) / Une musique quasi-irréelle ». « Du Beethoven ! (…) « Impossible ! je n’aimais pas Beethoven ! ». La révélation est aussi inattendue qu’éblouissante. Il se lance dans une « enquête » : qui était-il, cet homme ? Seule l’immersion dans ses sonates lui donne une voie d’accès. C’est le voyage à livre ouvert qu’il propose de partager, avec un parcours des premiers aux derniers opus, à la recherche de ce que Beethoven y a déposé : le sens de sa vie.

Double présence

Place au pianiste-conteur qui prendra aussi bien la voix du compositeur que la sienne, deux présences autour du piano, lieu de l’essentiel : c’est lui sur lequel on se penche, que l’on fait parler, qui parle. « Ce que j’ai envie de vous raconter, c’est mon Beethoven. Mon Beethoven à moi, il a 12 ans, il est chez lui (…) ; chaque soir, après le souper, il s’installe au clavier et joue Mozart pour ses parents ». Le ton est donné, il sera affectif, sensible, simple. Pascal Amoyel évoque la dureté de l’enfance du petit garçon, son départ à Vienne, la protection de l’aristocrate Lichnowsky, et son secret, tôt apparu : encore éloigné de la trentaine, il n’entend déjà plus. 

Alterner les mots et la musique, les superposer, est un travail d’équilibre. Doser l’un par rapport à l’autre, sans alourdir le double langage, Pascal Amoyel en a l’art et la manière. Loin d’asphyxier la musique, ou de la réduire à une illustration, les mots y cherchent un sens, dans une note, un accord, quatre accords, un silence, une répétition qui ressemble à une insistance.

Que révèlent de l’homme ces tempi effrénés, ces notes si aériennes que l’on dirait des anges, « lumières planant au-dessus des plaintes humaines », ces mouvements descendants qui semblent l’enfer ? Comment la souffrance de la surdité a-t-elle coexisté avec une telle inventivité musicale ? C’est ce manifeste-là qui est intéressant et bouleversant : un homme et son art, qui outrepasse, en la réfutant, l’impossibilité de créer, transcendant l’imparable pour faire aux hommes le don de la joie et la trouver lui-même, jusqu’à se « diluer », dans la musique. Rien n’est plus intime, rien n’est plus universel. 

Le risque de l’extrait

Couper la magie de la partition est un exercice difficile, même si le public n’est pas venu assister au récital des 32 sonates. En choisir certaines, écarter les autres, choisir tel mouvement, telle mesure, tels accords, parce qu’ils paraissent plus que d’autres, le reflet d’un état intérieur et d’une évolution, c’est un parti pris subjectif assumé. Nous découvrons le Beethoven que Pascal Amoyel a choisi de nous faire entendre, sa manière à lui de l’aimer. C’est une invitation, non une vérité imposée, le partage d’une expérience, sous un éclairage certes fragmenté, mais qui évite ainsi de réduire systématiquement une œuvre à une réalité biographique unique.

Certaines sonates ont, judicieusement, une place reine. Replacer dans une exploration de Beethoven le premier mouvement du Clair de lune et sa beauté familière piégeuse, par exemple, permet de dépasser une écoute parfois superficielle, à force d’habitude. La tête couchée sur le rebord du piano, « mon crâne de sourd », disait Beethoven, au plus près d’un son échappant au compositeur, le pianiste en fait sonner toute l’étrange mélancolie. On la redécouvre. L’image est simple, belle, évocatrice.

Les mots, les notes, le sens

Le spectacle nous fait éprouver une sensation plus profonde encore. Alors que les lumières s’éteignent et qu’une obscurité complète enveloppe le plateau, le pianiste, dans le noir, joue à l’aveugle. Privé d’un sens, comme Beethoven était privé de l’ouïe. Dans cet espace qui n’existe plus et nous invite au hors temps, s’élève alors au piano, une voix jouée avec tant de douceur qu’elle en devient magique. Elle semble ouvrir sur l’infini questionnement de l’inconnu et son cortège invisible d’incertitudes et de doutes. L’arpège suivi de ses trois notes en point de suspension de la Tempête nous plongent dans un instant de grâce fragile, où le silence et la parole semblent hésiter dans le pressentiment d’un grondement.

Puis l’écoute devient intime, car l’agitation inquiète qui suit dans le morceau n’est pas jouée. C’est donc en nous seulement qu’elle déferle, si nous connaissons la sonate. Nous entendons alors intérieurement cette tempête que Beethoven lui aussi ne percevait qu’en lui-même. Une impression brève et intense, qui nous plonge dans une intimité sensorielle avec le Maître. Une communion par-delà les siècles.

Florence Douroux


Mise en scène : Christian Fromont
Avec : Pascal Amoyel

Théâtre Montparnasse • 31, rue de la Gaité • 75014 Paris
Du 20 septembre au 20 décembre 2026, mardi à 21 h, samedi à 16 h 30, dimanche à 11 h
Durée : 1 h 20 
De 10 € à 49 €
Réservations : en ligne ou 01 43 22 77 74

Photo de une : © Philippe Hanula

À propos de l'auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Du coup, vous aimerez aussi...

Pour en découvrir plus
Catégories
MAIN-LOGO

Je m'abonne à la newsletter