Marie-Ange Nguci, Festival international de piano, La Roque d’Anthéron

Marie-Ange-Nguci-La-Roque-d'Anthéron © Valentine Chauvin 2021

Corps et âme au piano

Par Florence Douroux
Les Trois Coups

Jeune pianiste franco-albanaise déjà invitée dans le monde entier, Marie-Ange Nguci propose un récital de rêve autour de compositeurs qu’elle affectionne particulièrement : Rachmaninov, Scriabine, Prokofiev. Une 42ème édition du Festival international de piano de la Roque d’Anthéron, qu’elle aborde dans l’émotion particulière de la toute récente disparition de Nicholas Angelich, son maître.

À 13 ans à peine, tout juste partie de son Albanie natale, Marie-Ange Nguci entre au Conservatoire de Paris, dans la classe de Nicholas Angelich. Trois ans plus tard, elle obtient son master de piano avec la mention très bien. Elle étudie aussi violoncelle, orgue, onde Martenot, direction d’orchestre, dans un répertoire allant du baroque au plus contemporain. Son premier disque En Miroir, paru en 2017 sous le label Mirare (présentation et extraits ici) fait entendre un chassé-croisé de grands compositeurs d’une même lignée d’improvisateurs et d’organistes (Bach, César Frank, Camille Saint-Saëns, Thierry Escaich). Il a été distingué en 2018 par un « Choc » de la revue Classica qui évoquait alors « un pur diamant ».

Elle apparait sur scène, presque timidement. Un très bref instant devant le clavier, qu’elle semble regarder intensément, mains encore immobiles, visage presque dissimulé par les cheveux. Quelle douceur dès ces premières mesures ! Voici d’abord les « Variations » sur un thème de Chopin, composées par Rachmaninov d’après le prélude en do mineur op.28 n°2. En une poignée de secondes, en quelques accords seulement du thème (Largo), précédant les 22 variations, on comprend que, derrière la jeunesse des 24 printemps, affleure la mâturité, et qu’au-delà de la virtuosité jaillit la profondeur d’un vécu hors norme.

Marie-Ange-Nguci-Festival-de-Piano-de-La-Roque-d’Anthéron © Valentine-Chauvin
© Valentine Chauvin

Marie-Ange Nguci nous livre ensuite son interprétation de la sonate pour piano n°5 de Scriabine : l’occasion de nous révéler ses pianissimi exceptionnels d’expressivité, comme sa superbe vélocité. Cette sonate lui va particulièrement bien. Scriabine y a favorisé les harmonies, les couleurs et le rythme. Une œuvre merveilleuse, composée juste après le célèbre Poème de l’extase, à propos duquel le compositeur écrivait « Je viens d’écrire un monologue avec les couleurs les plus divines. À nouveau, je suis emporté par une énorme vague de créativité. J’en perds le souffle mais, oh quelle joie ! ». Extase…

Dans cette sonate composée avec la même humeur, Marie-Ange Nguci déploie de vrais trésors. Contrastes, finesses, une main gauche qui semble danser au-dessus du clavier, merveilleuse de douceur caressante, tandis que la main droite fait émerger des notes quasi-miraculeuses. Des envolées chatoyantes, légères, qui semblent venir du plus profond des songes. Du reste, le public s’est laissé prendre dans cette échappée belle, car les yeux sont fermés et les corps immobiles : un moment suspendu.

Le silence en héritage

Enfin, la très attendue sonate n°6 en la majeur op.82 de Prokofiev. Morceau prodigieux composé en 1939-1940 par le compositeur russe alors que, si l’URSS n’est pas encore entrée dans le conflit mondial, la tension et l’inquiétude y sont palpables : la sonate est habitée d’impulsions violentes, tout comme ses deux « sœurs », les sonates n° 7 et n°8, dites elles aussi « Sonates de guerre ». Son thème de base, un motif descendant en tierces, martelé comme un leitmotiv, donne au premier et au dernier mouvement un aspect dramatique extraordinaire. La main droite doit asséner le thème fortissimo, tandis que la main gauche s’emploie à l’annihiler. Une sonate-monument, dans laquelle, avec une précision de dentellière, Marie-Ange Nguci montre un jeu fulgurant d’autorité et de douceur alternées. Elle fait merveilleusement gronder le thème, et chanter les réminiscences du morceau : « Cette sonate, c’est un périple dans la douleur. J’y entends l’injustice, le pourquoi »

La magie de telles interprétations est difficile à percer, pour nous, public : « Au concert, on est nous-mêmes, mais plus nous-mêmes. On est dans le temps, mais le temps s’arrête. Quelque chose de nous est sorti de la temporalité, de la conscience même. Et là, on trouve ce halo lumineux tellement fragile et éphémère, comme une luciole brillante, un trésor », nous confie la jeune pianiste, qui ajoute : « et puis, on arrive chargés de tout ce qu’on vient de vivre. Moi je viens de perdre mon mentor, Nicholas Angelich, qui était comme un père pour moi ».

Nul doute que cette absence a impacté son jeu troublant d’une profondeur encore plus grande. Derrière la fougue, une intériorité presque recueillie, un héritage : « Ce qu’il m’a le plus apporté, c’est le silence ». Tout est dit. 🔴

Florence Douroux


Marie-Ange Nguci, récital

Rachmaninov : Variations sur un thème de Chopin, op.22
Scriabine : Sonate n° 5 en fa dièse majeur op.53
Prokofiev : Sonate n°6 en la majeur, op.82
Durée approximative : 1 h 05

Auditorium Centre Marcel Pagnol • Avenue de l’Europe Unie • 13640 La Roque d’Anthéron
Le 12 août 2022 à 11 heures
De 10 € à 20 €
Réservations : 04 42 50 51 15 ou en ligne

Dans le cadre du Festival de piano de la Roque d’Anthéron, du 18 juillet au 20 août 2022
Plus d’infos ici
Teaser du 42festival
Compilations du Festival ici

À découvrir sur Les Trois Coups :
Mots et notes mêlés, par Léna Martinelli

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