« Néandertal », David Geselson, L’Autre Scène Grand Avignon Vedène, Festival Avignon 2023

Néandertal-Cie-Lieux-Dits-David-Geselson © Christophe Raynaud de Lage

Humain, très humain

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Mêlant Histoire de l’Humanité et histoires d’amour, la dernière création de David Geselson affirme avec une candeur et une foi dans le récit touchantes une forme d’humanisme. Rien de révolutionnaire dans ce « Néandertal », des longueurs, des maladresses, mais un bon cocktail d’humour et d’amour.

Lettres non écrites, Doreen : David Geselson sait raconter des histoires intimes au creux de l’oreille. Souvent, elles entrent en résonnance avec l’histoire de l’Humanité entière. C’est bien le cas ici : des chercheurs tentent d’explorer l’ADN de l’homme de Néandertal pour percer le mystère de sa disparition. Que lui a-t-il manqué pour résister ? Comment se fait-il que Sapiens y soit, lui, au contraire, parvenu ?

Nourri de références scientifiques, le spectacle s’en émancipe, pourtant, après un début un peu trop didactique. Nous voici en territoire de récit, jouissant de ses entrelacs, de ses drames, de ses coïncidences aussi improbables et lumineuses que les étoiles filantes. Car les chercheurs sont des humains : Lüdo a été abandonné par sa mère, Adèle sait que bientôt une maladie génétique lui arrachera sa raison, puis sa vie, et que sa fille sera orpheline. Rosa pourrait être mère, elle vit avec Luca, mais le tourbillon de la vie lui fait aimer Lüdo (et réciproquement).

La revanche des seconds rôles

C’est ce matériau romanesque qui autorise, selon nous, de beaux moments : les déclarations fiévreuses ou codées, les histoires racontées pour conjurer la mort, les chants qui chassent la peur et la folie. Ils viennent compenser les pertes de rythmes d’une intrigue que l’on voudrait parfois resserrer : autour de l’histoire poignante d’Adèle, par exemple. Car on se perd parfois, on a l’impression que l’intrigue se dilue.

© Christophe Raynaud de Lage

Le foisonnement a cependant le mérite de relancer l’attention en donnant de la place à des personnages d’abord secondaires, et même en en faisant surgir d’autres. On s’en réjouit d’autant que si on connaît déjà la qualité de jeu de Laure Mathis, toujours aussi fine ou d’Elios Noël, on découvre le talent des autres interprètes, en particulier Marina Keltchewsky.

Et puis si on n’est pas totalement convaincue par la création en direct de dessins au plateau, ni par la scénographie qui enferme certaines scènes bien trop loin de nous. La musique jouée en direct permet, elle, de tirer sur notre corde sensible. Quant à la vidéo, elle ramène la fiction dans le giron du réel, et donne une dernière dimension fondamentale à la pièce : politique et humaniste.

Des images des accords d’Oslo, des discours de haine de Benjamin Netanyahu, de l’assassinat de Yitzhak Rabin nous serrent le cœur. Elles nous font nous demander : l’homme n’est -il capable que de tuer, de saccager ? Comme le lance Mila (qui veille sur les ossements des victimes du génocide de Milošević), Sapiens se distinguerait-il seulement par son aptitude à torturer, anéantir ?

© Christophe Raynaud de Lage

Chaque personnage est, par son amour, une réponse à cette angoissante interrogation. Et puis la pièce nous rappelle que nous sommes un peu de Néandertal, et que ce dernier a survécu en nous. Ainsi, à Jérusalem ou en Palestine, là ou des humains se déchirent, il y a très longtemps, d’autres se sont aimés.

Le spectacle s’ouvre d’ailleurs sur une scène inaugurale précieuse, où un homme et une femme conjurent le spectre de Tchernobyl, de la destruction de la terre par l’humain, en écoutant de la musique et en commençant à s’aimer. La lueur d’un briquet les nimbe et les rend beaux. Elle est à l’image du spectacle ; pas totalement assuré, proche de vaciller, mais entêté. Et ce courage a sa noblesse. 🔴

Laura Plas


Néandertal, de David Geselson

Le texte sera édité à l’automne ; il est librement inspiré de Néandertal, à la recherche des génomes perdus, de Svante Paablo, publié aux Éditions Les Liens qui libèrent, Rosalind Franklin, la dark lady de l’ADN, de Brenda Maddox édition des Femmes-Antoinette Fouque, Les Fossoyeuses de Taina Tervonen édition Marchialy
Site de la cie Lieux-Dits
Mise en scène : David Geselson
Avec : David Geselson, Adeline Guillot, Marina Keltchewsky, Laure Mathis, Elios Noël, Dirk Roofthooft et Jérémie Arcache (violoncelle), Marine Dillard (dessins)
Scénographie : Lisa Navarro
Lumière : Jérémie Papin
Vidéo : Jérémie Sheidler
Musique : Jérémie Arcache
Son : Loïc Le Roux
Costume : Benjamin Moreau
Durée : 2 h 30
Dès 14 ans

L’Autre Scène du Grand Avignon-Vedène • avenue Pierre de Coubertin • 84270 Vedène
Navette aller-retour (5 €) à réserver auprès de la billetterie
Du 6 au 12 juillet 2023 (sauf le 9) à 15 heures
De 10 € à 30 €
Réservations : 04 90 14 14 14 ou en ligne

Dans le cadre du Festival d’Avignon, du 5 au 25 juillet 2023
Plus d’infos ici

Tournée :
• Du 28 novembre au 2 décembre, Théâtre Dijon Bourgogne, CDN (21)
• Le 22 février 2024, Le Canal Théâtre, à Redon (35)
• Du 28 février au 11 mars, Théâtre Gérard Philipe, CDN de Saint-Denis (93)
• Le 21 mars, Gallia, à Saintes (17)
• Le 4 avril, Théâtre de Choisy le Roi (94)
• Du 10 au 12 avril, La Comédie, CDN de Reims (51)
• Le 30 mai 2024, Théâtre de Lorient, CDN de Lorient (56)

À découvrir sur Les Trois Coups :
Le Silence et la peur, de David Geselson, par Laura Plas
Doreen, de David Geselson, par Laura Plas

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