« Norma Jean », de John Arnold, Théâtre des Quartiers‐d’Yvry à Yvry‑sur‑Seine

Poupée gonflante

Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups

Théâtre des Quartiers-d’Ivry plein à craquer pour la première de « Norma Jean », tiré du roman de Joyce Carol Oates « Blonde », consacré à la vie de Marilyn Monroe. C’est la première mise en scène de John Arnold, qui est aussi l’auteur de cette adaptation indigeste. Un soufflé aux poncifs, servi pendant trois heures par une troupe inégale. Aussi lourd que creux.

John Arnold a joué avec les plus grands. C’est un acteur reconnu, d’une force et en même temps d’une finesse incroyables. J’aurais adoré adorer son spectacle. D’autant que, lui-même l’avoue, il n’est nullement metteur en scène et n’a voulu que porter à la scène un texte qui l’avait bouleversé. J’avoue n’avoir pas lu le roman fleuve (1 000 pages) dont il est parti. Mais, comme tout le monde, je sais deux, trois choses sur Marilyn, Hollywood, le rêve américain et leur terrible envers.

Si c’est aussi votre cas, allez plutôt voir justement Hollywood au Théâtre Antoine qui, sur le même sujet, le cinéma américain et sa cruauté, est infiniment plus drôle, méchant et profond que ce pieux navet. Car, malgré ses efforts scolaires pour bien nous faire tout comprendre, de l’enfance malheureuse au meurtre politique déguisé en suicide, ce Norma Jean ne nous apprend rien. Sinon à attendre patiemment qu’enfin quelque chose se passe sur ce plateau vide à tout point de vue.

Ce miracle a lieu quelques rares fois, qui méritent d’être signalées. D’abord, quand Maryse Poulhe s’empare du rôle de Tante Elsie, qu’elle rend aussitôt drôle et vraie. Ensuite, chaque fois que Philippe Bérodot incarne ce principe de réalité contre lequel les rêves de Marilyn se brisent. Dans le réalisateur grincheux (John Huston), comme dans la brute épaisse, il est magistral. Même joie, chaque fois qu’Aurélia Arto passe, car hélas elle ne fait que passer, en Filasse comme en Jane Russel. Enfin, quand, à la fin, le rejeton camé de Charlie Chaplin revient sous les traits du poignant (et joli garçon) Antoine Formica. Ces fois-là, on a droit à un peu de théâtre. On en pleurerait presque de gratitude.

Sans convaincre

Le reste de la (nombreuse) troupe s’agite, dénonce, démontre, sans convaincre. Le cheveu, que dis‑je ?, la chevelure dans la soupe de cette reconstitution est malheureusement le rôle-titre, Marion Malenfant, qui ridiculise involontairement notre sex symbol planétaire. Actrice inexpérimentée au registre peu étendu, la pauvre enfant flotte dans ce rôle bien trop grand pour elle. Pathétique, elle l’est, mais dans ses efforts pour masquer la supercherie. Elle n’est Norma Jean à aucun moment. Si ! Disons au début, quand elle apparaît dans sa petite chemise de nuit d’orpheline. Ensuite, son jeu univoque, sa voix plaintive, son manque de charisme, son visage anguleux et sa frêle silhouette plombent une ambiance qui, de toute façon, est celle de la veillée funèbre.

Le problème, c’est : qui enterre-t‑on ? Marilyn ou ce projet qui, sur le papier, semblait séduisant, mais, sur scène, se traîne ! Certes, on sait qu’une première paralyse tout le monde et que les choses s’arrangent au fil des représentations. Mais là, franchement, j’en doute. Car, hélas, il n’y a pas que le rythme. Déjà, les personnages sont dix fois trop nombreux pour qu’on les situe, voire qu’on s’attache à eux. Ensuite, le propos n’évite ni les radotages ni les nombrilismes propres à toutes les histoires d’acteurs. Enfin, les scènes choisies sont le plus souvent faibles, défoncent des portes ouvertes, ou ont un air de déjà‑vu : l’actrice qui doit coucher pour avoir un rôle, se soûle pour oublier que les hommes sont tous des salauds, etc.

En fait de personnages, on ne voit bientôt plus que des figurants parcourant le plateau au pas de charge, ou braillant leur texte face public. Les deux, comme on le sait, étant très tendance. John Arnold est sans doute sincère, mais n’en demeure pas moins un tantinet « mode ». Sa mise en scène s’alourdit donc des obligatoires chichis des scènes nationales : vidéos inutiles, scènes de nus, citation de la perruque blonde platine portée par quatre gars mais jamais par l’intéressée, lunettes noires, costumes riquiqui, voix off, montage saccadé, ce genre de fausses audaces. Le problème demeure : qu’est‑ce qui leur a pris de monter ça ? Ceux qui ont la réponse nous écrivent. Ils ont gagné le droit de ne pas aller voir cette seconde mise en bière de l’infortunée Norma Jean. 

Olivier Pansieri


Norma Jean, de John Arnold

D’après Blonde, roman de Joyce Carol Oates

Mise en scène : John Arnold

Avec : Aurélia Arto, Philippe Bérodot, Bruno Boulzaguet, Jean‑Claude Bourbault, Samuel Churin, Évelyne Fagnen, Antoine Formica, Jocelyn Lagarrigue, Marion Malenfant, Olivier Peigné, Fabienne Périneau, Maryse Poulhe, John Arnold

Assistant à la mise en scène : Grégory Fernades

Scénographie et costumes : Aurélie Thomas

Lumières : Olivier Oudiou

Création sonore : Marc Bretonnière

Régisseur général : Thomas Cottereau

Vidéos : Michel Ferry

Photos : © Jean‑Claude Bourbault

Coproduction Théodorous Group – Théâtre des Quartiers-d’Ivry – avec l’aide de la Drac Île-de‑France et le soutien de l’Adami et la participation du Jeune Théâtre national, du Théâtre Firmin-Gémier / la Piscine, le Fonds d’insertion pour jeunes artistes dramatiques, la Drac de Provence-Alpes-Côte d’Azur, de la ville de Sénart et de Tango Production

Théâtre des Quartiers‑d’Ivry • 1, rue Simon‑Dereure • 94200 Ivry

Réservations : 01 43 90 11 11

www.theatre-quartiers-ivry.com

Du 3 au 29 janvier 2012, mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20 heures, jeudi à 19 heures, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 3 heures avec entracte

20 € | 15 € | 13 € | 10 €

Tournée :

  • le 3 février 2012 – Théâtre la Piscine à Châtenay-Malabry
  • 9 mars 2012 – centre culturel Jean‑Arp à Clamart
  • 13 mars 2012 – Scène nationale d’Alençon à Mortagne‑au‑Perche
  • 1er et 2 avril 2012 – Théâtre Jean‑Vilar de Suresnes
  • 5 et 6 avril 2012 – Théâtre national de Toulouse