« Occident », de Rémi De Vos, les Célestins à Lyon

Occident © Émilie Lauwers

K.-O. debout !

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Dans le cadre de sa programmation internationale, les Célestins accueillent « Occident », œuvre percutante de Rémi De Vos, mise en scène par Frédéric Dussenne, artiste belge.

« Quatre boules de cuir sur quatre pieds de guerre bombardent le plexus, boxe, boxe » chantait Claude Nougaro. Avec un propos qui n’a rien à voir avec les élans poétiques et humanistes nougaresques, Rémi De Vos balance au public les rafales crues et frénétiques d’un pugilat conjugal banal et terrifiant.

Sur le plateau, ou plutôt sur le ring, est indiquée simplement une salle de bain : rideau plastique, pomme de douche avec évacuateur d’eau, chaise en Formica. C’est là qu’Elle attend le retour de Lui. Deux personnages sans nom et probablement sans enfants. Ils vivent, repliés sur eux-mêmes, la pitoyable comédie d’un couple usé par les années. Lui rentre chaque soir ivre avec l’envie de tuer « sa putain », « sa salope ». Et chaque soir, Elle choisit de l’affronter, de le provoquer, de l’humilier. Terrible rituel répété du lundi au dimanche et toujours recommencé. Lui s’enfonce un peu plus dans l’alcool et dans une dérive raciste. De son pote de beuverie Mohamed, il passe au compagnonnage avec des Yougoslaves qui ont pourtant agressé ce dernier. Quand reparaît Mohamed, barbu et sobre, il quitte le bar des Yougoslaves pour celui de Français dits de souche, tous aussi imbibés, pataugeant dans des idées fascistes.

Face à cette dérive, Elle résiste farouchement à la percussion des insultes, aux menaces physiques en employant les mêmes armes. Plus fine intellectuellement, Elle rabaisse Lui, le traite d’impuissant, le piège dans ses discours incohérents, l’infantilise et le fait exploser en s’inventant une vie sexuelle débridée en son absence. Au terme de cette descente aux enfers, l’auteur laisse espérer timidement une embellie. On n’est pas loin du cliché lorsque le couple rêve d’une chambre face à la mer pour se retrouver. Mais que peut-on attendre d’autre d’un tel duo quand pendant une heure ils ont passé leur temps à encaisser les coups d’un dialogue sans merci. Un armistice est bienvenu, et pour le spectateur aussi, que le texte de De Vos n’aura pas ménagé, y compris en le faisant rire jaune très souvent.

Gestuelle et mise en espace millimétrées

Servie par la mise en scène épurée de Frédéric Dussenne, l’impitoyable mécanique de l’écriture se manifeste avec une précision et une clarté extraordinaires. La variété des rythmes et des timbres vocaux, la gestuelle et la mise en espace millimétrées, l’utilisation rigoureusement signifiante des rares objets scéniques, l’économie glaçante des lumières et les interventions déstabilisantes des arrangements musicaux confèrent à la réalisation une subtile efficacité. Sachant se glisser habilement dans les propositions de la langue acérée de l’auteur, le metteur en scène évite tout didactisme pour rendre compte vigoureusement de l’insidieuse progression des idées abjectes du populisme dans la tête de personnages abîmés de solitude et fracassés par les préjugés. L’indiscutable osmose entre Rémi De Vos et Frédéric Dussenne est l’un des gages les plus forts de la pertinence et de la réussite de ce spectacle.

Mais « Occident » ne convaincrait pas autant en conciliant situations dramatiques atterrantes et moments de décompensation hilarants sans l’impressionnante maîtrise des interprétations de Valérie Bauchau (Elle) et Philippe Jeusette (Lui).

La comédienne, fréquemment assise, subjugue par la radicalité des moyens d’expression qu’elle utilise. Impeccable dans sa tenue de jogging, cheveux soigneusement coiffés, corps bien en place, pieds nus enracinés dans le sol, elle est une boule de nerfs tendus dont chacune des explosions vocales et physiques traduit la volonté de résister, la souffrance intérieure ou la tentative désespérée de changer l’autre.

Le comédien, toujours debout, fascine par la puissance de sa composition. Sorte d’animal blessé à la carrure imposante, il s’épuise à masquer son ébriété permanente, à éructer ses insultes sexistes. Sa bêtise suinte au moment où il ânonne des bribes de discours xénophobes ou se défoule en un karaoké reprenant les chansons patriotiques de Michel Sardou. Il émeut presque quand il s’effondre dans des comportements infantiles ou exsude par tous ses pores son malaise existentiel et sa peur des autres.

Un grand bravo à eux deux pour avoir mis leur intelligence et leur sensibilité au service d’une création bien nécessaire au temps des catastrophes. 

Michel Dieuaide

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Occident, de Rémi De Vos

Publié aux éditions Actes Sud-Papiers

Mise en scène : Frédéric Dussenne

Avec : Valérie Bauchau et Philippe Jeusette

Assistant à la mise en scène : Quentin Simon

Scénographie : Vincent Bresmal

Lumière : Renaud Ceulemans

Costumes : Lionel Lesire, assisté de Marion Jouffre

Régie : Gaspard Samyn

Arrangements musicaux : Pascal Charpentier

Photo : © Émilie Lauwers

Production : l’Acteur et l’Écrit-Cie Frédéric‑Dussenne

En partenariat avec le Rideau de Bruxelles

Diffusion : la Charge du rhinocéros

Les Célestins • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

www.celestins-lyon.org

Courriel : billetterie@celestins-lyon.org

Tél. 04 72 77 40 00

Représentations : les 5, 6, 7, 8, 12 et 13 avril 2016 à 20 h 30 et le 9 avril 2016 à 16 h 30 et 20 h 30

Durée : 1 heure

Tarifs : de 8 € à 22 €