Précédent
Suivant

« Pendant que tu volais, je créais des racines », cie Dos à deux, La Manufacture, Festival Avignon Off

Pendant que tu volais, je créais des racines, cie Dos à deux © nana-moraes

Don de sens

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

La cie Dos à deux vient de fêter ses 25 ans. Avec leur dernière création, André Curti et Artur Luanda Ribeiro livrent une promenade métaphysique d’une rare puissance. À la croisée du théâtre visuel, des arts numériques et du geste, ce chef-d’œuvre est une expérience sensorielle inoubliable. L’apothéose de fascinantes recherches.

En fond de scène, un cercle de lumière, dans et autour duquel les deux magnifiques interprètes vont évoluer. Entre ciel et terre, des pieds et des mains s’animent, des formes énigmatiques prennent vie. Araignées, reptiles, oiseaux, êtres de chair et de sang, mais aussi anges déchus… Voilà autant de créatures échappées d’on ne sait quel cauchemar. À moins qu’elles ne soient nées d’oracles ? Car de constellations surgissent bientôt d’autres fantasmagories. La plongée dans les abîmes évolue alors en méditation cosmogonique.

Les visions kaléidoscopiques nourries de symboles stimulent l’inconscient. Entre ces tableaux saisissants de beauté, notre esprit vagabonde, avant d’être happé par des fulgurances poétiques. Énigmatique, le spectacle se dérobe au sens. Il faut se laisser embarquer. Le faire décanter permet d’élaborer des pistes, de mieux comprendre sa portée universelle, après qu’il a éprouvé nos sens. Les artistes la définissent comme « une expérience à voir avec les oreilles et à entendre avec les yeux ».

Chamanisme

Dans notre monde insensé, les confinements ont inspiré nombre d’artistes. L’œuvre est née de cette période trouble, à partir d’un mot – la peur – comme ces comédiens-danseurs ont l’habitude de le faire, dans leur démarche de création. Guidée par l’utopie, leur traversée initiatique a vite pris des allures de parabole. Le temps y semble suspendu. Du rêve à la réalité, le duo nous promène dans un espace-temps peuplé de forces plus ou moins vives, où les angoisses et blessures les plus profondes sont transcendées par l’amour.

Quoi d’autre pour la guérison ? Un peu chamans, ces Brésiliens nous transportent. Ce à quoi nous assistons semble relever de la magie. Les interprètes sculptent l’invisible pour lui donner contours et couleurs. Leurs rituels pour soigner nos âmes meurtries ? Faire fusionner les arts dans un même souffle poétique.

Fondus enchaînés

Le clair-obscur nous rappelle la fragilité du vivant. Dans une esthétique sophistiquée, les ombres et lumières s’enchevêtrent, les illusions d’optique sèment le trouble. La matière même des images procure une foultitude de sensations et bouleverse jusqu’à notre perception des corps. Reflets de l’eau ou de miroirs, vidéo, effets numériques ? Pour préserver le mystère, on ne divulguera pas les secrets de fabrication.

© Renato Mangolin

Ces moyens techniques s’oublient car ils sont au service d’un propos, soutenu par une musique magnifique et, surtout, porté par des interprètes virtuoses. Dans une remarquable qualité de mouvement, André Curti et Artur Luanda Ribeiro conjuguent grâce et puissance. L’un, aérien, nous fait planer au-dessus des forêts primaires, tandis que l’autre, ancré, puise dans le sol de quoi soulever des montagnes. D’ailleurs, le titre, Pendant que tu volais, je créais des racines, suggère le Yin et le Yang, l’équilibre des contraires, la complétude.

Une compagnie majeure

La cie Dos à deux a vu le jour à Paris en 1998. D’emblée, elle est reconnue par la critique et le public. Toutes les créations ont été présentées au Off d’Avignon, comme ces dernières années à la Manufacture, précieux soutien. Pourtant, elles sont trop peu programmées en France. Après avoir beaucoup tourné dans le monde, les deux artistes ont souhaité retourner à Rio De Janeiro en 2015, pour ouvrir leur propre lieu culturel dédié aux arts du geste.

Inclassable, la compagnie se définit comme du théâtre visuel, mais c’est bien plus que cela. La gestuelle singulière emprunte à plusieurs techniques, dont celle d’Étienne Decroux, si rarement maîtrisée, à la contorsion, à la danse. Particulièrement aboutie, cette œuvre est totale. C’est aussi un diamant brut qui brille dans l’ombre. Pourquoi donc si peu d’institutions s’intéressent-elles à ces artistes majeurs ?! On espère sincèrement que l’éclairage donné cet été et les quatre représentations en Ile-de-France, l’automne prochain, impulseront une tournée digne de ce nom. 🔴

Léna Martinelli


Pendant que tu volais, je créais des racines, cie Dos à deux

Site de Temal Productions
Dramaturgie, scénographie, chorégraphie, mise-en scène et performance : André Curti et Artur Luanda Ribeiro
Musique originale : Federico Puppi
Création Objets : Diirr
Eclairages : Artur Luanda Ribeiro
Images : Miguel Vassy et Laura Fragoso
Video Mapping : Laura Fragoso
Costumes : Ticiana Passos
Design graphique : Thiago Ristow
Durée : 1 h 45 (trajet en navette compris)

La Manufacture (Patinoire) • 2, rue des Écoles • 84000 Avignon
Du 7 au 24 juillet 2023, à 21 h 40
De 9 € à 20,50 €
Réservations : en ligne ou par mail
Dans le cadre du Festival Off Avignon, du 7 au 29 juillet 2023
Plus d’infos ici

Tournée ici :
• Du 7 au 9 novembre, Théâtre Saint-Quentin-en-Yvelines, scène nationale, dans le cadre de Nemo, Biennale internationale des arts numériques de la région Ile-de-France
• Les 16 et 17 novembre, au Théâtre Jean Arp, scène conventionnée de Clamart (en partenariat avec le Théâtre Victor Hugo de Bagneux), dans le cadre de la Biennale des Arts du Geste et du Mime

Photos de la mosaïque © Nana Moraes

À propos de l'auteur

Une réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Du coup, vous aimerez aussi...

Pour en découvrir plus
Catégories

contact@lestroiscoups.fr

 © LES TROIS COUPS

Précédent
Suivant