« Prélude de Pan », « Entre chiens et loups », « Solstice », Critiques, Festival Villeneuve en Scène, Villeneuve-lez-Avignon

Entre chiens et loups © Théâtre du Centaure

Ode au vivant et à la beauté à Villeneuve en Scène

Léna Martinelli
Les Trois Coups

Villeneuve en Scène programme souvent des moments suspendus empreints de grâce. Cette édition 2025 est remarquable. La cie Manger le soleil nous invite à un voyage immersif et contemplatif, au plus près des préoccupations actuelles des agriculteurs, quand bien même il s’agit d’une adaptation de Jean Giono. Le Théâtre du Centaure nous éblouit avec son spectacle manifeste, de sublimes noces funèbres. Quant à la Cie Contrepoint, elle offre une proposition hypnotique et impressionnante. Des astres qui brillent au firmament.

L’an passé, les Tréteaux de France soulevaient des voiles à Villeneuve-lez-Avignon, la Cie Au-delà du Bleu nous mettait en lévitation et en transe sous chapiteaux. Cette année encore, que de curiosités dans la Plaine, à l’orée des bois, dans le magnifique cloître de la Collégiale… L’équipe de ce formidable festival porte le spectacle vivant là où, a priori, il n’est pas, inventant des circulations nouvelles d’œuvres et de publics avec les artistes, en plein air sur un site exceptionnel ou dans des espaces publics à proximité : « Cultiver une présence artistique au plus près des habitants, générer du sens, interpeller avec force, humour, poésie ou dérision les individus dans leur quotidien », tel est le leitmotiv de son directeur Brice Albernhe.

« Prélude de Pan » : paysages agricoles passé et présent

Pour commencer, nous voilà en transhumance avec une représentation qui prend des allures de randonnée. En prélude à la création de Que ma joie demeure (projet 2025 en cours), deux actrices et un acteur s’emparent de cette nouvelle de Jean Giono qui puise dans la mythologie et l’écoute de la nature, afin de raconter l’histoire d’un village sous la menace d’un orage et les auspices joyeux d’une fête votive.

1- © Léna Martinelli ; 2-4 © Cie Manger le soleil

La Cie Manger le soleil nous invite donc à une traversée en 5 tableaux, qui sont autant de haltes au fil d’une balade, depuis le cœur d’un bourg en fête, jusque dans les champs et les bois environnants. La poésie de Giono résonne bien, grâce à des voix d’aujourd’hui. Les témoignages d’un paysan boulanger, d’un maraîcher, d’une famille d’éleveurs de cochons et d’agriculteurs relèvent d’une veine documentaire. De quoi mieux comprendre les peines du monde agricole.

Théâtre du Centaure : cœurs en corps

Poème dansé à la lisière de bosquets, juste à la tombée de la nuit, Entre chiens et loups fascine et éblouit. Sur la prairie, une pianiste et son instrument, deux Centaures composés d’une femme et d’un homme, quatre chevaux noirs. Dans ce clair-obscur, une voix s’élève pour faire entendre les vers du poète palestinien Mahmoud Darwich.

Ici, la danse tisse des fils entre les êtres : entre différentes espèces, entre un homme et une femme. Présenté comme une « chronique des relations complexes qui nous unissent, une recherche des ponts invisibles qui nous relient », le Théâtre du Centaure poursuit cette belle utopie née il y a plus de trente ans : réunir l’animal et l’humain.

C’est pourtant un virage important dans la compagnie. D’ailleurs, il est question de « manifeste ». C’est en tout cas son œuvre la plus intime. Les années défilent, Camille et Manolo se séparent. Aussitôt, on s’inquiète évidemment de l’avenir de cette compagnie majeure de danse équestre (même si celle-ci n’aime pas trop le terme), mais on nous rassure sur la pérennité de ses activités, notamment dans son camp de base, un lieu unique à Marseille.

Au-delà des mots

Dans leur dernier opus, Camille et Manolo évoquent donc leur traversée. La rencontre, la passion qui laisse place à la tendresse, les doutes, l’amour de l’art plus fort que tout. Vêtu de noir, le couple habite le récit, avant de s’éclipser, dans une rare élégance. Comme à une cérémonie, il célèbre ses adieux dans des élans mémorables, entre jeux de séduction et éloignements, entre ruades et caresses.

1 et 5- Théâtre du Centaure ; 2- © Christophe Raynaud de Lage ; 3- Léna Martinelli ; 4- Francesca Todd

Que ce soit dans le jaillissement d’une énergie, ou dans une étreinte au ralenti, on assiste à une danse de haute voltige, l’expérience sensible de l’osmose. Enfant, Manolo voulait être un Centaure, se fondre dans le cheval. Il est parvenu à l’harmonie. On est bien en peine de dire qui est le plus domestique ou le plus sauvage. Qui dirige qui ? Camille règle ses mouvements dans ceux des chevaux, elle épouse les courbes équines, elle fait corps. Ils sont tous d’une beauté insolente, chevelures et crinières mêlées, drapés ou dénudés. Quelle sensualité !

Soutenue par une vraie éthique, la démarche impose le respect : « En fonction de sa personnalité, chaque cheval a sa propre partition. Les chevaux ne trichent pas. Ils nous obligent à être dans l’instant présent. C’est l’animal qui donne le rythme et nous accueillons chaque proposition : un oiseau qui passe, un cheval qui bande, un autre imprévu… ». Si la virtuosité est réelle (en selle, au sol et dans les airs), la technique est au service de la narration. Agathe Di Piro est une excellente interprète et sa composition nous fait chavirer, même si les plages de silence laissant la nature s’exprimer sont aussi une belle idée, tout comme les lumières naturelles.

Ce somptueux ballet des cœurs relève du sacré. Au-delà des mots et des désaccords, la musique donne le souffle fragile de ce dialogue avec le vivant. Camille et Manolo n’ont de cesse de rappeler l’urgence de se reconnecter aux animaux : « C’est mieux que la 5G », ironisent-ils. Ils citent Baptiste Morizot et plaident pour la « centaurisation » meilleur moyen, selon eux, de lutter contre la déshumanisation. De cette quête naît le miracle. En majesté, l’humain et l’animal ne font plus qu’un. C’est l’histoire d’un amour qui a vécu, mais d’un lien artistique qui perdure envers et contre tout. Et, enfin, voici des pistes pour demain : comment faire communauté dans un monde disloqué ?

« Solstice » : brillant

Lieu spécial, aussi, que celui de la Collégiale. On craignait l’alliance de la pierre et du métal. Or, la magie opère : force et délicatesse sont également au rendez-vous. Après vingt ans d’existence de sa compagnie, Yan Raballand a souhaité se lancer un défi : inventer une forme nouvelle. Au départ, ce danseur-chorégraphe s’est intéressé à la roue Cyr, car elle est proche du mouvement perpétuel. Cet agrès induit un rapport au déséquilibre, lequel définit, selon lui, en partie la danse contemporaine. Alors, pourquoi pas deux roues Cyr sur un même plateau ? L’envie : les synchroniser et faire récit.

Sur le thème de la fraternité, les interprètes se démultiplient, entre fusions et rivalités. Ils ont trouvé un vocabulaire commun. Ils se répondent (ou pas). Rien n’est dû au hasard. Pas de cabrioles, ni de prouesses, mais des rotations et des mises en mouvement. Travail sur l’axe, inclinaisons, mises en perspective, oppositions, décalages subtils… Toutes les configurations semblent étudiées. Malgré les contraintes de l’espace, les agrès trouvent leur autonomie. Les roues se séparent pour mieux se retrouver. À l’unisson.

© Christophe Raynaud de Lage

La chorégraphie est réglée avec une précision d’horloger suisse, surtout que la moindre impulsion crée une énergie phénoménale. On sent l’inertie (chaque roue pèse 16 kg). Pour autant, ce n’est pas spectaculaire, bien que virtuose, avec une grande maîtrise technique et une agréable fluidité. En contrepoint, la musique interprétée par un excellent violoncelliste, qui plus est compositeur. De quoi faire briller ces astres au firmament. Une parenthèse poétique inoubliable.

Léna Martinelli


Prélude de Pan, d’après Jean Giono
Site de la Cie Manger le soleil
Site de Mascaret production
Mise en scène : Clara Hédouin
Avec : Loup Balthazar, Hatice Ozer, Pierre Giafferi, Clara Mayer
Adaptation : Clara Hédouin, Romain Becdelièvre
Clos de l’Abbaye • Villeneuve-lez-Avignon
Du 8 au 20 juillet 2025 (sauf le 14) • 18 h 30 • 2 heures • Dès 12 ans

Entre chiens et loups, Théâtre du Centaure
Chorégraphies : Camille et Manolo
Composition musicale au piano : Agathe Di Piro
Jeu : Camille, Manolo
Piano : Agathe Di Piro
Chant : Walid Ben Selim
Clos de l’Abbaye • Villeneuve-lez-Avignon
Du 8 au 19 juillet (sauf le 14) • 20 heures • 1 heure • Tout public
Tournée ici :
• Du 22 au 27 juillet, Equestria, Tarbes avec Le Parvis, scène nationale
• Du 25 au 27 septembre, Quartz, scène nationale de Brest
• Du 6 au 12 octobre, Espace Malraux, scène nationale de Chambéry
• Les 2 et 3 octobre, Scène nationale d’Albi-Tarn
• Les 15 et 16 octobre, Château Rouge, scène conventionnée d’Annemasse
• Le 12 décembre, Domaine de Bayssan – Scène de Bayssan Hérault, Béziers
• Du 16 au 18 janvier 2026, Cirque Théâtre d’Elbeuf, Pôle national Cirque Normandie
• Les 3 et 4 février, Festival Les Elancées, Scènes & Cinés à L’Usine, Istres
• Du 6 au 8 mars, Le Théâtre, scène nationale de Saint-Nazaire
• Les 3 et 5 juin, La Baie du Mont Saint-Michel
• En juin,  Festival Oerol, Terschelling, Pays-Bas
• Du 8 au 11 juillet, Agora Boulazac PNC
• En septembre, Théâtre Antique d’Arles, Les Théâtres

Solstice, cie Contrepoint
Site de la cie
Site de LoLink, bureau d’accompagnement artistique
Chorégraphie : Yan Raballand
Roue Cyr : Rémy Bénard et Pierre Bertrand
Composition originale et violoncelle : Guillaume Bongiraud
Cloître Collégiale de l’Abbaye • Villeneuve-lez-Avignon
Du 8 au 20 juillet (sauf le 14) • 19 heures • 30 min • Dès 7 ans
Dans le cadre de Villeneuve en Scène, du 8 au 20 juillet 2025
Réservations en ligne • Tel. : 04 32 75 15 95 
Tournée ici :
• Les 20 et 21 septembre, La Comédie scène nationale, à Clermont-Ferrand (63)
• Le 27 septembre, Travail et Culture, à St-Maurice-l’Exil (38)
• Le 14 novembre, Théâtre des Collines, Annecy (74)
• Le 5 février 2026, Agglomération Pays d’Issoire (63)
• Le 6 février, Le Caméléon, au Pont-du-Château (63)
• Le 28 avril, Le Quais des Arts, à Rumilly (74)
• Le 31 mai, Fête des fleurs et des abeilles, à Fondettes (37)
• Les 6 et 7 juin, Les Passerelles scène nationale, à Gap (04)
• Le 12 juin, Le Rive Gauche, à St-Étienne-du-Rouvray (76)
• Le 5 juillet, Festival Rue(z) & Vous, à Valbonne Sophia Antipolis (06)
• Le 9 juillet, le CPA, à Bourg-en-Bresse (01)

Photo de une : « Entre chiens et loups » © Théâtre du Centaure

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